« La manière dont la philanthropie agit devient aussi importante que ce qu’elle finance » - Maja Spanu
Depuis plus de dix ans, le réseau Ariadne (European Funders for Social Change and Human Rights) publie un rapport consacré aux grands défis auxquels sont confrontées les fondations européennes agissant en faveur du changement social et des droits humains. Cette édition 2026 marque un tournant : plus qu'un exercice de prévision des enjeux à venir pour le secteur, ce rapport se présente comme un outil de réflexion stratégique destiné à aider actrices et acteurs de la philanthropie à renforcer leur capacité d'action dans un environnement marqué par un recul démocratique et un rétrécissement de l'espace civique. Entretien avec Maja Spanu, directrice d’Ariadne.
Dans ce nouveau rapport, vous parlez d’« orientations stratégiques » plutôt que de « prévisions ». Pourquoi cette évolution ?
Le « Forecast » annuel d’Ariadne était jusqu'à présent principalement centré sur l'analyse du contexte et des priorités identifiées par nos membres. Cette année, nous avons voulu aller plus loin. Notre ambition est de produire une analyse plus approfondie des transformations en cours et surtout d'en tirer des orientations très concrètes pour les acteurs philanthropiques.
Nous souhaitons renforcer le rôle d'Ariadne comme producteur de connaissances mais aussi comme espace de réflexion stratégique pour le secteur. Ce rapport est le fruit d'un travail collectif mené avec nos membres : il s'appuie sur des ateliers organisés en France, en Allemagne et au Royaume-Uni, ainsi que sur les contributions d'environ 130 acteurs de la philanthropie européenne.
Nous avons également choisi de changer la périodicité du rapport : il sera désormais publié tous les deux ans. Les orientations qu'il propose sont pensées pour s'inscrire dans la durée. Ce nouveau calendrier nous permettra de poursuivre les échanges avec nos membres entre deux éditions, d'enrichir la réflexion collective et d'accompagner la mise en œuvre de ces orientations.
Le concept de résilience traverse tout le rapport. Pourquoi est-il devenu central ?
En analysant les échanges avec les fondations, nous nous sommes rendus compte que même lorsque le mot « résilience » n'était pas employé, chacun s'interrogeait sur sa capacité à continuer à agir dans un contexte de rétrécissement de l'espace civique, de remise en cause de l'État de droit, de guerres, de désinformation ou encore de bouleversements technologiques.
La résilience se joue à plusieurs niveaux. Il y a bien sûr la résilience des individus et celle des organisations, mais aussi celle des écosystèmes philanthropiques et, plus largement, la résilience démocratique. Comment continuer à défendre les droits fondamentaux lorsque les conditions d'exercice deviennent plus difficiles ? Dans ce contexte-là, comment préserver les capacités d'action de la société civile et de la philanthropie elle-même ?
Je suis d'ailleurs de plus en plus prudente lorsqu’il s’agit de parler de crises. Une crise est, par définition, un épisode temporaire. Or, nous faisons face à des transformations beaucoup plus profondes. Les élections peuvent accélérer certaines évolutions, mais le rétrécissement de l'espace civique ou la remise en cause de l'État de droit s'inscrivent dans des dynamiques de long terme. Si nous continuons à les considérer comme des crises successives, nous resterons dans la réaction. Si nous comprenons qu'il s'agit de transformations structurelles, nous pourrons commencer à agir dans la durée.
Quels sont les principaux risques identifiés en lien avec le recul de la démocratie en Europe ?
Les menaces sont désormais largement partagées, quels que soient les pays. Nous observons une hausse des discours antidémocratiques, des restrictions croissantes qui pèsent sur la société civile et une pression de plus en plus forte sur les acteurs de l’intérêt général qui travaillent sur les droits humains, la justice sociale, ou encore les migrations et les questions de genre. Par exemple, entre 2019 et 2023, plus de 1,18 milliard de dollars ont d’ailleurs été investis en Europe pour soutenir des mouvements et initiatives anti-droits et anti-genre, selon un rapport du Forum parlementaire européen sur les droits sexuels et reproductifs (EPF). Ces chiffres illustrent la montée en puissance de ces réseaux et les moyens très importants dont disposent ces acteurs.
Plus largement, d’après le CIVICUS Monitor, seuls 19 des 54 pays de la région « Europe élargie » disposent aujourd'hui d'un espace civique considéré comme « ouvert ». Cet outil de recherche, qui fournit des données sur l'état de la société civile et des libertés civiques, souligne également la montée des campagnes de délégitimation visant la société civile, ainsi que le développement de stratégies de désinformation amplifiées par les nouvelles technologies.
Ces pressions concernent évidemment le monde associatif, mais aussi directement la philanthropie. En Europe et à l’international, les fondations font l'objet d'une surveillance accrue, de pressions réglementaires ou réputationnelles. Chez Ariadne, nous observons avec beaucoup d'attention ce qui se passe aux États-Unis. Après la réélection de Donald Trump, le secteur philanthropique y a fait l'objet de pressions croissantes, comme le démontrent les accusations portées au travail du réseau de fondations Open Society aux États-Unis.
Au-delà de ces actions d'intimidation, ce qui nous préoccupe, c'est le climat qu'elles créent. Nous voyons apparaître une forme d'autocensure, avec certaines fondations qui hésitent à se positionner sur des sujets qui pourraient désormais être considérés comme sensibles, qu'il s'agisse du climat, des droits des minorités ou même de la démocratie.
Vous affirmez dans le rapport que « la manière dont la philanthropie agit devient aussi importante que ce qu’elle finance ».
En effet, cette année, nous avons volontairement choisi de moins parler des causes à soutenir que des conditions qui permettront aux acteurs de l’intérêt général de continuer à agir. Peu importe que l'on travaille sur le climat, les migrations, les droits LGBTQIA+, la justice sociale, l’anti-racisme, le digital ou la démocratie : les acteurs de terrain sont confrontés aux mêmes pressions. Nous avons donc voulu réfléchir à ce dont ils auront besoin dans les années à venir pour poursuivre leurs actions, et à la façon dont les fondations peuvent ajuster leur soutien en conséquence.
La première orientation du rapport concerne ce que nous appelons le resourcing. Il ne s'agit plus seulement d'accorder des financements, mais de réfléchir à l'ensemble des ressources dont les associations ont besoin pour poursuivre leur mission. Cela peut passer par un soutien juridique pour se défendre face à des procédures bâillons, des outils de sécurité numérique, des formations... Certaines fondations vont jusqu'à acquérir des bâtiments afin d'offrir des lieux sûrs pour que les associations ou les personnes menacées puissent se réunir.
La deuxième orientation consiste à renforcer les écosystèmes. Les fondations ont longtemps soutenu des projets individuels. Or, les défis actuels sont interconnectés. Bien que le soutien individuel soit fondamental, nous devons aussi investir dans les réseaux et les coalitions pour avoir une plus grande force de frappe. Les réponses seront nécessairement collectives.
Enfin, la troisième orientation concerne les récits. Face aux discours anti-démocratiques, anti-droits ou anti-genres, il faut être capable de construire des récits positifs sur la société que nous souhaitons bâtir. Les fondations peuvent ainsi investir davantage dans les médias indépendants, l'éducation aux médias et à l’information, les usages éthiques de l'intelligence artificielle, afin de renforcer notamment la capacité des citoyens à faire face à la désinformation.
Ce nouveau rapport montre aussi que les fondations sont davantage amenées à s'interroger sur leur engagement dans un contexte de division croissante de la société. Peut-on encore revendiquer une forme de neutralité ?
A mon avis, la neutralité n'existe jamais totalement. Dès lors que l'on choisit de soutenir une cause plutôt qu'une autre, on fait un choix. La question est plutôt de savoir comment assumer ce rôle tout en restant apartisan. La philanthropie ne se limite pas à distribuer des financements. Elle contribue à créer les conditions dans lesquelles les droits fondamentaux, la démocratie et la société civile peuvent continuer à exister.
Les situations restent évidemment très différentes selon les pays. Soutenir les droits LGBTQIA+ en France n'implique pas les mêmes risques que, par exemple, en Géorgie ou dans d'autres contextes où les libertés sont davantage remises en cause. Mais partout, les fondations doivent aujourd'hui réfléchir plus explicitement à leur capacité d'agir dans un environnement où les pressions politiques et juridiques s'intensifient.
Les fondations françaises sont-elles confrontées à des défis spécifiques ?
Plusieurs préoccupations ressortent très nettement des échanges menés en France. La première concerne la définition même de l'intérêt général. Beaucoup d’actrices et acteurs philanthropiques s'interrogent sur la manière dont cette notion pourrait évoluer dans un contexte politique plus répressif et sur les conséquences que cela pourrait avoir pour les acteurs de l’intérêt général qui travaillent sur les droits humains ou le changement social.
Nous observons aussi une inquiétude croissante concernant le regard porté sur la philanthropie. Les travaux récents de la commission d'enquête sénatoriale ont alimenté des interrogations sur la place et le rôle des fondations dans le débat public. Il y a aussi un enjeu de perception et de confiance. Comment dépasser les nombreux clichés qui existent encore sur le rôle de la philanthropie ? Il est donc notamment important d’expliquer que la philanthropie n’agit pas cachée et qu’il existe une philanthropie progressiste.
Enfin, il existe en France une réflexion très forte autour du contrat social. Comment recréer de la solidarité dans une société de plus en plus divisée ? Toutes ces questions sont essentielles pour les années à venir.
Malgré ce diagnostic préoccupant, le rapport reste tourné vers l'action. Qu'est-ce qui vous rend optimiste ?
Malgré les difficultés, les actrices et acteurs philanthropiques gardent une volonté d’agir très forte. Ils cherchent davantage à se coordonner, à partager leurs expériences et à construire ensemble de nouvelles réponses. Cette dynamique est très encourageante.
Nous observons également l’arrivée de jeunes philanthropes et de jeunes professionnels dans le secteur qui amènent une autre vision de la philanthropie, qui pensent l’engagement personnel et solidaire différemment, c’est très enthousiasmant.
Retrouvez l'intégralité du Forecast Ariadne 2026
À LIRE AUSSI
→ Les prévisions 2025 d’Ariadne
→ Bouleversements politiques aux États-Unis : le secteur philanthropique à un tournant
→ L’égalité de genre dans la philanthropie au cœur d’une nouvelle étude
→ « Le moment est venu pour la philanthropie de faire preuve d’audace et de courage » - Julie Broome
Je veux recevoir la Lettre de la philanthropie :