Journée des Fondateurs 2026 : agir ensemble dans un monde déstabilisé par de multiples crises
Le 17 juin dernier, la Fondation de France organisait la 7e édition de la Journée des Fondateurs à l'Orangerie d'Auteuil, à Paris. Près de 215 représentants de fondations abritées étaient réunis aux côtés des équipes de la Fondation pour réfléchir ensemble au rôle que peut jouer la philanthropie dans un monde marqué par de profondes crises géopolitiques, sociales et environnementales.
« L’édition de cette année revêt une dimension particulière. Traditionnellement, cette journée permet de réfléchir, d'échanger et de nourrir notre réflexion. Mais dans ce monde qui bascule, la philanthropie ne peut s'exonérer d'une réflexion plus profonde sur le sens de son action et sur la manière d'agir », a déclaré en introduction Axelle Davezac, directrice générale de la Fondation de France.
Quand l’indifférence menace la société
Pour ouvrir la journée, Mazarine Pingeot, docteure en philosophie, est venue partager ses réflexions sur la montée de l'indifférence et son lien avec les crises actuelles.
Dans une société d’indifférenciation généralisée où la distinction entre le vrai et le faux tend à s'effacer, le développement de l’indifférence est inévitable : « Si la recherche de la vérité cesse d'être une boussole commune, alors le dialogue perd son sens et c'est toute la sociabilité qui est remise en cause ». La philosophe s'est également inquiétée de la fragmentation croissante de l'espace public sous l'effet de l’usage exponentiel des réseaux sociaux et de l'intelligence artificielle qui tend à affaiblir les relations humaines, le dialogue et la démocratie. « Le grand danger aujourd'hui est que le collectif n'ait plus d’espace pour pouvoir se réunir. Le combat du politique devrait être de recréer un espace commun à l’intérieur duquel on puisse énoncer des différences sans qu’elles remettent en cause l’égalité », a-t-elle souligné. Loin de céder au pessimisme, elle a rappelé ce qui distingue fondamentalement l'être humain de la machine : sa vulnérabilité et sa volonté de créer du sens pour y faire face. C’est là que la philanthropie intervient, « en accompagnant cette mise en sens face à la vulnérabilité humaine ».

Mazarine Pingeot, docteure en philosophie.
Quel rôle pour la philanthropie dans un monde déstabilisé ?
Animée par Pierre Sellal, président de la Fondation de France, une table ronde a ensuite réuni Axelle Davezac, Gilles Gressani, rédacteur en chef de la revue Le Grand Continent, Brice Teinturier, directeur général délégué d'Ipsos, et Nicolas Théry, président de la Fondation Crédit Mutuel Alliance Fédérale.
En introduction, Pierre Sellal a rappelé que « les logiques de coopération cèdent le pas à des logiques coercitives », tandis que « le collectif s'efface au profit de l'affirmation individuelle ». Il a ouvert la réflexion sur le rôle que peuvent jouer les fondations pour apaiser ces tensions et favoriser l'émergence de réponses collectives.
Pour Gilles Gressani, le monde traverse une période de transformation d'une ampleur inédite. « Ce ne sont plus seulement les règles du jeu qui changent, mais l'échiquier tout entier », sous l’effet de plusieurs facteurs : montée en puissance de la Chine, retour de la politique spectacle incarnée par le président américain Donald Trump, accélération du réchauffement climatique, espace numérique qui, contrairement aux entités politiques et institutionnelles traditionnelles, « n’est pas codé par le droit ». Dans ce nouvel ordre géopolitique où les géants de la technologie exercent une influence croissante, Gilles Gressani a appelé à « relancer des idées que l'on croyait passées de mode », comme la démocratie et le projet européen, expliquant pourquoi il est aujourd'hui essentiel de continuer à désirer la démocratie, la culture et le savoir.
Resserrant la focale sur la société française, Brice Teinturier a également décrit une période de « confusion extrême » dans laquelle on peut néanmoins voir « un désir très réel d'agir pour le bien commun », preuve selon lui qu'une société plus unie et plus solidaire reste possible.

Pour Axelle Davezac, ces bouleversements profonds obligent les acteurs philanthropiques à faire évoluer leur regard. « La démocratie est paradoxalement une idée relativement neuve dans le champ philanthropique », a-t-elle observé. Longtemps concentrées sur des causes spécifiques, les fondations prennent aujourd'hui conscience que leur capacité à agir dépend aussi du cadre démocratique dans lequel elles évoluent. « Il ne faut pas oublier que la philanthropie n’est qu’un acteur au sein d’une société structurée aux côtés des pouvoirs publics et de l’action privée lucrative. Tant que cette société, au niveau national et mondial, est bien organisée, la philanthropie peut se concentrer sur sa contribution au collectif. Mais dans un ordre géopolitique bouleversé, cela ne suffit plus : quelle est notre capacité à agir si tout notre environnement est lui-même bousculé ? », a-t-elle questionné, ajoutant que « les fondations s'emparent progressivement de ces questions essentielles ».
Pour Nicolas Théry, la société civile est fondamentale, et les logiques d'indifférence et de puissance contribuent à son effacement. Selon lui, le rôle d'une fondation est de « nommer le réel », y compris dans « ses angles morts, ses causes invisibilisées », comme les personnes exilées. Il a enfin appelé les fondations à la vigilance devant la confusion ambiante, rappelant l'importance des repères communs comme la devise républicaine, la Constitution ou la lutte contre les violences.
La Fabrique philanthropique en action
La philanthropie fait face à plusieurs injonctions contradictoires : répondre à l’urgence et agir dans le temps long, soulager les symptômes et agir à la racine des causes, développer des relations de confiance et mesurer d’impact. Laetitia Gourbeille, déléguée générale de la Fondation Groupe SNCF, et Patricia Jung-Singh, fondatrice de la Fondation Terra Symbiosis, étaient invitées à témoigner.
« Il est essentiel d’agir collectivement sur les causes racines au cœur des territoires, en créant des liens avec tous les acteurs et en favorisant la coopération », a déclaré Laetitia Gourbeille. Elle témoigne aussi de l’impact d’avoir intégré les jeunes, premiers concernés de l’action de la Fondation Groupe SNCF, au cœur de la gouvernance et des comités de validation des projets soutenus.
C’est sur le collectif que Patricia Jung-Singh a choisi de mettre la lumière. L'appel à communs « Grandir en lien avec la nature », lancé en 2022 avec six autres structures philanthropiques, dont la Fondation de France, en est une belle illustration : « Face à des enjeux qui nous dépassent, le collectif permet de construire des réponses plus robustes et plus résilientes. »

Quatre ateliers participatifs ont ensuite permis aux fondatrices et fondateurs d'échanger avec des experts autour de grandes causes portées par les fondations : les fractures territoriales entre quartiers populaires et territoires ruraux, l'approche intégrée « One Health » face aux défis sanitaires et environnementaux, les usages du numérique chez les jeunes, et l’importance de l’écoute des récits des patients et de la création artistique dans la relation thérapeutique.
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