Négawatt : repenser le modèle énergétique
Comment rendre notre modèle énergétique à la fois soutenable sur le plan écologique et acceptable socialement ? Face à l’épuisement des ressources fossiles, au dérèglement climatique ainsi qu’aux risques technologiques et géopolitiques, l’association Négawatt s’est emparée de cette question dès 2001. Son objectif : proposer, sur la base de scénarios prospectifs, des solutions concrètes pour engager une transition énergétique à la fois bénéfique pour la planète et viable pour la société.
À l’origine de cette démarche, un groupe d’experts et de professionnels de l’énergie, insatisfaits de la manière dont le débat public abordait alors les enjeux énergétiques. « La question énergétique se focalisait uniquement sur la production et la disponibilité des ressources, sans interroger la maîtrise de la consommation ni les usages », se souvient Yves Marignac, expert en énergie et porte-parole de Négawatt. Convaincus que la transition nécessitait une approche plus globale, impliquant une transformation en profondeur des modes de consommation et de production, ils ont choisi de mutualiser leurs analyses et de porter une expertise indépendante. « Notre démarche est de questionner les orientations de la politique énergétique, et d’enrichir le débat par notre analyse critique. Nous pensons que le pluralisme permet d’aboutir à des décisions davantage conformes à l’intérêt général », explique Yves Marignac.
Pour Négawatt, la transformation du système énergétique repose sur trois leviers complémentaires : la sobriété, qui consiste à repenser les usages et les habitudes de consommation afin de réduire les besoins énergétiques ; l’efficacité, pour limiter les pertes d’énergie en améliorant les performances des équipements et des systèmes ; les énergies renouvelables, qui doivent progressivement se substituer aux ressources fossiles et nucléaires car elles sont, dans le long terme, plus soutenables.
Des scénarios pour penser le long terme
Afin de construire des réponses cohérentes et soutenables, l’association élabore des scénarios prospectifs destinés à anticiper les transformations nécessaires. « L’idée est de proposer une projection à la fois désirable et réaliste pour la société. Notre horizon est 2050, date fixée pour atteindre la neutralité carbone. À partir de cet objectif, nous définissons une trajectoire concrète pour y parvenir », précise Yves Marignac.
Concernant le logement, Négawatt a par exemple été l’une des premières organisations, il y a plus de vingt ans, à défendre le principe d’une rénovation énergétique massive du parc immobilier. Leurs premiers scénarios préconisaient la rénovation annuelle de 400 000 à 500 000 logements. Ce besoin est aujourd’hui estimé à près de 700 000 logements par an.
Depuis le premier scénario publié par l’association en 2003, quatre autres ont vu le jour. Un sixième est attendu d’ici fin 2026. Principalement destinés aux décideurs publics, aux think tanks, aux collectivités et aux professionnels de l’énergie, ces travaux nourrissent le débat sur les politiques énergétiques. Ces scénarios sont élaborés à l’approche des grands rendez-vous démocratiques, comme les élections présidentielles, et portés par l’association sur la scène nationale, voire jusque dans des événements internationaux majeurs comme la COP21.
En 2021, Négawatt a étendu son action au niveau européen, convaincue que l’enjeu de sobriété méritait d’être porté au-delà des frontières françaises. Grâce à un important travail mené en partenariat avec plusieurs organismes européens (instituts, think tanks et ONG) est ainsi élaboré CLEVER, un scenario prospectif à l’échelle de l’Europe, qui cherche à proposer pour chaque pays une trajectoire spécifique et adaptée à son système énergétique.
Au-delà de la décarbonation des économies françaises ou européennes, l’association cherche à faire évoluer la perception de la sobriété, notion centrale de sa démarche. « Adopter des pratiques de consommation plus sobres est indispensable dans les pays du Nord, mais c’est aussi un enjeu de solidarité mondiale, et d’équité », souligne Yves Marignac. « Dans un monde aux ressources limitées, chaque réduction de consommation non essentielle dans les pays riches libère d’autant de ressources pour répondre à des besoins vitaux non satisfaits dans les pays du Sud. »
Une influence concrète et croissante
Les 25 années d’engagement des experts bénévoles de Négawatt ont porté leurs fruits. Leurs travaux de modélisation sont aujourd’hui largement relayés par de nombreux think tanks, ONG, et collectivités et influencent de plus en plus les parlementaires et les acteurs publics.
Le rôle pionnier de l’association dans le développement du triptyque « sobriété-efficacité-renouvelables » a notamment été reconnu par le GIEC dans son sixième rapport d’avancement. Autre motif de satisfaction : la pertinence de leurs modélisations physiques (intégrant les modes de vie, les usages et les équipements) et pas seulement économiques (coûts de l’énergie, volume de production, etc.). De grands acteurs comme RTE ou l’ADEME s’appuient désormais sur des méthodologies similaires pour établir leurs projections.
Une transition sous tension
Au fil des années, alors que l’urgence climatique s’intensifie et que la transition énergétique progresse plus lentement qu’attendu, les scénarios deviennent plus contraints. L’objectif de neutralité carbone à l’horizon 2050 apparaît ainsi toujours plus exigeant.
« À chaque nouvelle modélisation, nous craignons de ne pas y parvenir, que les transformations nécessaires deviennent économiquement ou socialement trop difficiles à soutenir », reconnaît Yves Marignac. Les progrès technologiques dans les énergies renouvelables, devenues plus performantes et plus compétitives, ainsi qu’une prise de conscience croissante chez certains acteurs, permettent néanmoins de maintenir des trajectoires envisageables.
Une inquiétude demeure toutefois à l’approche du sixième scénario. « Pour la première fois, nous faisons face à un discours politique très régressif sur la transition énergétique, marqué par le rejet de la sobriété, des appels à un moratoire sur les énergies renouvelables et une caricature permanente de nos propositions en “écologie punitive”. Nous assumons aujourd’hui de nous inscrire dans une forme de résistance en continuant à défendre nos solutions pour un avenir décarboné », conclut Yves Marignac.
Crédit photos : © Association Négawatt