Dominique Bourg : « En matière d’environnement, les temporalités se superposent »
Par Dominique Bourg, philosophe franco-suisse, professeur honoraire à l’Université de Lausanne, spécialiste des questions environnementales et de durabilité, et auteur de nombreux articles et ouvrages, notamment Dévastation (2024) et Leçons des limites planétaires (2025). Son intervention lors de la présentation de l’étude Les temps de l'action philanthropique* de l’Observatoire Philanthropie et Société de la Fondation de France dresse un constat central : en matière d’environnement, la gestion du temps est paradoxale.
Le long terme est une notion profondément variable. L’histoire nous fait chevaucher les siècles, tandis que le climat s’inscrit dans des échelles de temps qui se comptent en milliers d’années avec la fonte des calottes glaciaires, et en dizaines de milliers pour l’alternance de périodes glaciaires et interglaciaires. Les effets que nous produisons sur le vivant se déploient sur des millions d’années. Nous sommes donc confrontés à une superposition de temporalités qui rend la projection et l’action particulièrement complexes.
Mon expérience au sein de la Fondation Nicolas Hulot, de la fin des années 1990 à celle des années 2010, m’a permis de mesurer combien l’appréhension du long terme a évolué. Dans les années 1990, le travail portait avant tout sur la sensibilisation, à des dégâts situés dans le temps long : la fin du siècle du GIEC. Cette période était marquée par une forme de facilité, parce qu’il n’y avait pas encore d’enjeu direct : l’environnement apparaissait comme une notion lointaine et consensuelle, et tout le monde s’accordait sur la nécessité de le protéger.
Ce consensus s’est brisé une première fois lors de la COP15 à Copenhague en 2009, avec des attaques massives et la montée progressive du climatoscepticisme. Rétrospectivement, le véritable tournant se situe cependant en 2018, au moment où, en Europe comme aux États-Unis, les effets sur le climat deviennent perceptibles. Jusqu’alors, en dehors des experts, l’environnement demeurait une notion relativement abstraite pour le grand public. À partir de ce moment, les fenêtres d’action ont commencé à se refermer et il est apparu clairement qu’agir supposait de transformer nos modèles économiques. Ces derniers fonctionnaient sur une orientation commune, quelle que soit l’idéologie politique : maximiser la production, créer davantage de richesse et la redistribuer. Désormais, une partie de plus en plus importante de la population considère que ce sont nos modèles économiques eux-mêmes qui posent problème et qu’une bascule de civilisation est nécessaire, tandis qu’une autre estime qu’il faut conserver ces modèles en accélérant le progrès technologique. Le consensus sur la prise en compte de l’environnement dans nos existences n’existe plus, selon moi, dans l’opinion publique.
Le paradoxe du présent : de la prise de conscience au déni
Ce que ce quart de siècle a mis en lumière, c’est que l’hypothèse selon laquelle la visibilité des dommages entraînerait mécaniquement l’action ne s’est pas vérifiée. Les dommages sont devenus sensibles, mais au lieu d’une mobilisation générale, c’est une politique de l’autruche qui s’est installée, face à l’ampleur des menaces, beaucoup préfèrent penser que cela tiendra encore un peu.
Ce déni est aujourd’hui particulièrement visible dans certains milieux politiques et médiatiques. Pourtant, selon un récent sondage de l’ADEME, au moins deux tiers des personnes considèrent que les enjeux fondamentaux sont bien là. La communauté scientifique, pour sa part, continue d’alerter. Dans certains pays, comme les États-Unis sous Trump, cette parole a même été attaquée : des milliers de chercheurs ont été licenciés et certaines données scientifiques ont été détruites.
Nous n’agissons pas lorsque nous disposons encore du temps nécessaire, tandis que l’urgence suscite davantage le fatalisme que l’action.
Cette situation révèle une difficulté plus profonde : agir sur le long terme suppose d’anticiper, et c’est précisément ce que nous avons parfois négligé. Nous disposions de connaissances scientifiques et de modèles robustes, mais leur mobilisation a été insuffisante. Face à une dégradation progressive, laisser passer certaines fenêtres d’action entraîne des dommages croissants et rend les solutions plus difficiles à mettre en œuvre. Le long terme peut dès lors se résumer en trois séquences : connaissance d’effets anticipés, effets avérés, déni.
Le déni actuel s’explique en partie par l’ampleur des transformations nécessaires. Remédier à la crise environnementale suppose de remettre en cause des représentations profondément ancrées : une vision du monde fondée sur l’appropriation et l’artificialisation de la nature, ainsi que sur un modèle économique orienté vers l’accroissement permanent de la production.
Le rôle des fondations : agir dans des temporalités multiples
Dans le domaine environnemental, les fondations ont un rôle important à jouer, d’autant plus que les pouvoirs publics sont aujourd’hui moins réceptifs sur ces enjeux. Sans se substituer à l’État, elles peuvent soutenir des initiatives qui ne trouveraient pas de financement public et agir dans les interstices de l’action publique, sur des sujets encore peu pris en charge ou peu visibles dans l’espace médiatique.
Les fondations ont également la capacité d’articuler différentes temporalités de l’action. Elles peuvent intervenir dans l’urgence face aux dégradations environnementales, tout en accompagnant des transformations de plus long terme. Cette capacité est d’autant plus essentielle que la perception du temps est incertaine : ce qui paraît urgent pour certains peut sembler lointain pour d’autres. En soutenant à la fois des actions décisives et des projets inscrits dans la durée, elles apportent des réponses concrètes et contribuent à faire évoluer les représentations et les imaginaires autour de la transition écologique.
Certaines initiatives illustrent ce potentiel d’innovation. L’association id·eau (« imagination durable pour l’eau douce »), soutenue par la Fondation de France, a ainsi lancé l’Assemblée populaire du Rhône, une expérimentation citoyenne visant à donner une voix au fleuve et à défendre ses droits. Pendant dix-huit mois, 25 citoyens tirés au sort parmi les habitants du bassin versant ont été réunis pour s’informer, débattre et formuler des recommandations en faveur de la protection du Rhône. De telles démarches contribuent à faire émerger de nouvelles manières de penser notre relation au vivant et à ouvrir de nouveaux possibles. Je suis membre du Conseil scientifique de la Fondation Zoein, une fondation suisse, qui promeut des instruments et des savoirs, mène des actions de sensibilisation et soutient des associations de terrain. Elle a une association en France qui a mené un travail sur le revenu de transition écologique, conçu comme un revenu complémentaire permettant à certaines activités de devenir rentables à terme alors qu’elles ne le sont pas encore. La fondation a également conduit, en collaboration avec la Caisse des Dépôts, une recherche sur les droits de la nature, avec des études de cas, notamment sur la lagune de Mar Menor, située au Sud de l’Espagne, qui est la première entité naturelle reconnue comme sujet de droits en Europe.
Étude Les temps de l'action philanthropique de l’Observatoire Philanthropie et Société de la Fondation de France
Photo : Benoît Prieur, CC0, via Wikimedia Commons
Je veux recevoir la Lettre de la philanthropie :