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« La crise du Covid interroge notre rapport à la solitude », par Cécile Van de Velde

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Cécile Van de Velde est professeure de sociologie à l'Université de Montréal et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les inégalités sociales et les parcours de vie. Elle est également maître de conférence à l'École des hautes études en sciences sociales de Paris (EHESS). Ses travaux portent sur le sort de la jeunesse, l’évolution des rapports entre générations et les expériences de la solitude au fil des âges de la vie. Elle publie en 2020 « Sommes-nous tous seuls ? » dans l’ouvrage collectif 50 questions de sociologie, aux Presses Universitaires de France. A l’occasion de la publication de l’enquête sur 10 ans de solitudes, menée par la Fondation de France et le Crédoc, elle nous livre ses premières réactions et analyses. Entretien.

Quelles sont vos réactions au 10e rapport de la Fondation de France sur l’isolement et la solitude ?

Ce qui frappe, c’est la très forte progression de l’isolement relationnel en dix ans, mais avec une donnée nouvelle et presque contre-intuitive : l’enquête montre que les personnes isolées ne se sentent désormais pas plus seules que les autres, comme si l’isolement était de plus en plus normalisé dans la société française. 

Un second élément à retenir, c’est l’isolement croissant des jeunes (passé de 2 % à 13 % entre 2010 et 2020). Dans mes enquêtes, les jeunes font souvent référence à une forme de compétition permanente qui les isole, à un « parcours du combattant » qui nécessite de devoir constamment s’ajuster. Devoir s’exposer encore et toujours au marché du travail, aux stigmates sociaux du fait de ne pas pouvoir s’installer, génère un processus d’auto-protection qui peut aller jusqu’à la phobie sociale. Chez les adolescents, cela peut être la porte d’entrée vers des problèmes de santé mentale.

S’agit-il d’un phénomène spécifiquement français ?

Dans la société française, l’injonction au lien reste forte. Nous sommes proches en cela des sociétés latines comme l’Espagne ou l’Italie, alors qu’ici – à Montréal -, la norme sociale est très différente et le respect de la sphère privée prend plus de place. Dans l’enquête, on voit qu’en France, la baisse tendancielle des sociabilités se conjugue avec un maintien, voire un renforcement, des liens familiaux. L’adversité sociale est forte en temps de crise, et la peur de ne pas réussir peut conduire à se replier sur soi, sur sa famille, pour « refaire le plein de soi », avant de repartir dans « la course sociale ». Le Japon, société statutaire où la compétition sociale se joue également dès le plus jeune âge, a aussi un important problème de solitude des jeunes.

Quelles sont, selon vous, les « solitudes souffrantes » ?

Au fond, la solitude renvoie principalement à un sentiment d’inexistence, à l’impression de ne pas « exister » suffisamment. On peut en distinguer plusieurs formes : ne pas exister vis-à-vis de l’autre (relationnelle), vis-à-vis de soi (existentielle), et vis-à-vis de la société (sociale). Dans ce dernier cas, la personne ressent un sentiment d’inutilité, très douloureux. Le danger, c’est le cumul des trois : ce sont les grandes solitudes, qui se traduisent par une impression d’invisibilité et mènent à l’effacement social.

En fait, nous cherchons tous la bonne distance à l’autre. Il y a solitude quand on manque de lien, mais comme l’enquête le montre très bien, il y a aussi la solitude de l’excès de lien, dans les situations de soin par exemple, pour ceux qui manquent « d’eux-mêmes ». Je m’explique : les mères seules, ou encore les aidants vivent la solitude de l’hyper-responsabilité. Ils se diluent, se perdent dans cette relation qui les absorbe. Il est essentiel de leur proposer des respirations sociales, des espaces de parole pour reprendre contact avec eux-mêmes, ou trouver des témoins de leur existence, des personnes qui vivent des situations similaires.

Sur quelles solitudes peut-on agir et comment ?

Le phénomène étant multi-factoriel, il faut mener des actions de nature très différente au niveau national, territorial et local, pour prendre en compte des trajectoires de vie contrastées. Je distinguerais cinq grands types de réponse à l’isolement, qui visent à apporter des réponses individuelles, et à créer du collectif.

Une première réponse est d’abord écouter, avec des espaces ou des numéros dédiés, pour permettre notamment aux personnes en situation de solitude de valider leur expérience, de trouver des témoins à leur existence.

Il s’agit ensuite de relier, de rassembler pour créer des réseaux, développer des liens de proximité. C’est notamment le rôle des cafés sociaux, des tiers lieux.

Il est indispensable aussi de rejoindre les personnes égarées par la vie, en allant chercher les plus seuls et les plus précaires, y compris en porte-à-porte. Les dispositifs de veille, parfois relayés par les pharmaciens, les coiffeurs ou les épiciers, sont par exemple très utiles.

Et puis, il faut soutenir, concrètement, aider les personnes démunies et isolées dans leurs démarches administratives par exemple, pour leur redonner accès à la société.

Enfin, il faut faire participer à la vie de la cité, en favorisant par exemple le bénévolat, pour lutter contre le sentiment d’inutilité en redonnant un rôle à chacun.

Quels impacts la crise sanitaire va-t-elle avoir du point de vue du lien social ?

Lors du premier confinement, nous avons vécu un choc de solitude, doublé d’un très fort sentiment d’interdépendance. Dans certains pays, cela a réveillé un refus de la solitude : comme l’a montré la sociologue Sandra Gaviria, laisser quelqu’un seul dans sa chambre d’hôpital, mourir seul, par exemple, est apparu inacceptable en Espagne.

A mesure que la distanciation sociale s’installe dans la durée, il devient difficile de rétablir les liens, notamment chez les plus fragiles. On peut craindre le phénomène d’accoutumance, qui complique le retour à la vie sociale. Cette crise risque aussi de jouer sur notre capacité d’empathie sociale. En supprimant les contacts intermédiaires et en ne gardant que les liens choisis, nous ne voyons plus les inégalités et ne sentons plus de la même façon le pouls de la société.

C’est intéressant aussi de voir le rôle du numérique. Le numérique peut créer des liens signifiants, permettre de partager ce que l’on vit. Mais nous y perdons l’énergie humaine, que ce soit celle d’une salle de classe ou d’un café. Nous avons une faim de contacts humains qui est aussi très physique !

Sylvain BordiecSylvain Bordiec, sociologue
« Il y a un sens du jeu de la sociabilité qui est inégalement distribué dans l’espace social. »
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