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Entretien

« Il y a un sens du jeu de la sociabilité qui est inégalement distribué dans l’espace social », par Sylvain Bordiec

04/12/2020
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Docteur en sociologie, Sylvain Bordiec est maître de conférences à l’Université de Bordeaux, chercheur au laboratoire Cultures et diffusion des savoirs (Université de Bordeaux) et chercheur associé au Cresspa-Csu (Paris-Nanterre, Paris VIII, CNRS). Ses recherches portent principalement sur les socialisations des jeunes, le « problème social de l’isolement » et les solitudes. En 2018, il publie « Rendre les solitudes supportables » dans la revue Sociologie et Sociétés. A l’occasion de la publication de l’enquête sur 10 ans de solitudes, menée par la Fondation de France et le Crédoc, il nous livre ses premières réactions et analyses. Entretien.

L’Etude menée par la Fondation de France sur les solitudes montre une forte hausse de l’isolement relationnel ces dix dernières années. Que vous inspire cette tendance ?

En lisant l’étude, spontanément, j’ai pensé aux paroles d’une chanson de l’auteur-compositeur Dominique A : « il y a tant de peines qui courent dans ce pays ». Même s’il est important en tant que sociologue de ne pas sentimentaliser de façon excessive les choses.

Être en société, « dans la société » est facile, voire évident, dès lors qu’on bénéficie d’un réseau social d’amis, de collègues, de coéquipiers, de parents… Mais comme le montre l’étude de la Fondation de France, les choses sont moins évidentes chez celles et ceux pour lesquels la construction d’un réseau de relations sociales est difficile, voire impossible. Aux difficultés inhérentes au fait d’être une personne sans amis, sans famille, d’être d’une certaine manière « une personne sans personne », s’ajoute la propension à s’attribuer la responsabilité de cette situation.

Cette étude, de mon point de vue, est salutaire car sa diffusion peut permettre aux personnes seules, à la fois de réaliser qu’elles ne sont pas seules à être seules, et de mieux comprendre les déterminants extérieurs de leur solitude. Elle peut aussi contribuer à tordre le coup à certaines idées reçues sur le chômage ou le bénéfice de l’assistance sociale, comme sources de bonheur.

Comment expliquez-vous cette hausse significative de la solitude dans notre pays ?

C’est une vaste question ! Pour y répondre, il faut déjà avoir conscience de la difficulté à comparer dans le temps et dans l’espace social les solitudes. La société n’est pas figée, elle se recompose sans cesse. La définition même de la solitude ou de l’isolement n’est donc pas exactement la même qu’en 2010

On peut aussi faire l’hypothèse qu’il est plus légitime de parler aujourd’hui de solitude qu’il y a 20 ou 30 ans. Dans certaines circonstances, dans certains groupes sociaux, évoquer « sa solitude » peut même être valorisant, car elle donne l’opportunité de se montrer humain…

Néanmoins, il existe un certain nombre de déterminants encastrés les uns dans les autres pour expliquer cette hausse. Parmi eux, la transformation des institutions, dont les fonctions intégratrices, garantes de ressources sociales, pourvoyeuses de contacts sociaux, créatrices de liens familiaux, amicaux, amoureux se sont amenuisées.
Il s’agit en premier lieu de la famille. La famille, notamment lorsque la pauvreté, la précarité et la maladie la frappent, génère solitude et sentiment de solitude non compensables par d’autres sphères qui permettraient d’offrir d’autres sociabilités. Parmi ces institutions, il y a aussi les institutions publiques, dont on constate l’étiolement de leur force intégratrice. Dans certains territoires, ces institutions publiques se raréfient et dans les territoires où elles sont maintenues, elles sont de moins en moins créatrices de liens. Je pense à des instances telles que La Poste ou les guichets de la CAF.

Dans le monde de l’entreprise, l’organisation du travail en vigueur, avec la mise en concurrence de leur personnel, produit aussi de la solitude et des sentiments de solitude. Par ailleurs, votre étude souligne bien les liens entre solitude et précarité. Les contrats de travail courts, les bas salaires, les obligations à la polyvalence, à la flexibilité, à la mobilité géographique, ne sont pas favorables à la construction de liens, à l’engagement dans les relations amicales.
L’insécurité sociale accapare les corps et les têtes en même temps. Les sociabilités sont, par la force des choses, souvent reléguées, alors même qu’elles sont vitales, à un plan secondaire. Or, la sociabilité est un travail, un engagement qui nécessite de l’énergie. Quand toute l’énergie est dépensée à garder son travail, à aller à son travail, il reste moins de temps pour les sociabilités. On pense par exemple à tous ces travailleurs précaires qui ont des temps de transport très longs chaque jour, ou se retrouvent à déménager dans un endroit où ils ne connaissent personne. Il y a là comme une renonciation obligée aux liens amicaux, un repli possiblement délétère sur la sphère familiale.

L’étude révèle que les catégories socio-professionnelles aisées sont de plus en plus touchées par la solitude. Comment analysez-vous ce phénomène ?

Les catégories socio-professionnelles les plus aisées ont cessé d’être complètement assurées de leur présent et de leur avenir. Le diplôme, les héritages immobiliers, culturels, le capital social, ne suffisent plus à être et à se sentir en sécurité, ne suffisent plus à avoir du temps et de l’énergie à consacrer aux sociabilités familiales, amicales, amoureuses. Le travail peut être dur, épuisant psychologiquement et physiquement.  Si le travail peut favoriser le capital social, la valorisation de soi, permettre de devenir et de rester quelqu’un d’intéressant, il peut aussi être destructeur et réduire à néant le réseau de relations sociales. Il y a des personnes qui sont happées par leurs engagements professionnels.

On constate qu’il y a de plus en plus de personnes qui sont en situation d’isolement relationnel mais il y a aussi une tendance de plus en plus grande à nier cette solitude. N’est-ce pas contradictoire ?

Il peut y avoir du déni, mais surtout de l’ignorance. L’idéologie dominante nous incline davantage à valoriser le capital social qu’à concéder de ne pas avoir de capital social. On peut penser à l’injonction à laquelle nous sommes tous exposés, l’injonction à avoir des liens, à savoir tisser des liens, à savoir les entretenir… Ces liens font partie des ressources les plus précieuses et pour le coup les plus coûteuses dans l’espace social.
Il y a un sens du jeu de la sociabilité qui est inégalement distribué dans l’espace social. Certains ont toutes les cartes en main pour le comprendre, et donc pour avoir, pour posséder du capital social dans les différentes sphères de l’existence, tandis que les autres ne se trouvent jamais en position d’avoir ces cartes. Cela a à voir avec l’éducation qu’on a reçue, avec la socialisation dont on bénéficié, dès le plus jeune âge.

Pour vous, il y aurait en quelque sorte un déterminisme social qui favoriserait ainsi la solitude chez une certaine catégorie de personnes ?

Oui bien sûr ! Là c’est le volume des ressources dont on dispose qui va déterminer la capacité des gens à s’en sortir ou à s’écrouler. Ceux qui sont frappés par la maladie, qui sont contraints de déménager se retrouvent dans des situations différenciées en fonction des ressources dont elles disposent et qui définissent leur rapport au monde, leurs manières de le voir, de s’y voir et de pouvoir y participer.

Dans plusieurs de vos interviews, vous dites : « Nous sommes inégaux face à la capacité de faire de la solitude quelque chose de positif pour soi ». Et aussi « il faut faire la distinction entre solitude choisie et solitude subie ». Pouvez-vous nous expliquer cette notion ?

En fait, on revient toujours à la question des ressources disponibles (et indisponibles). Certaines personnes, en haut de l’espace social, apprennent la solitude créatrice, restauratrice. Cet apprentissage peut se prolonger pendant la jeunesse, pendant le temps des études, des expérimentations artistiques, des pratiques culturelles, depuis la lecture jusqu’à la pratique musicale. Pour d’autres, surtout en bas de l’espace social, l’enfance et la jeunesse sont des temps de sociabilité, de contacts obligés et permanents.

L’écrivain Georges Hyvernaud écrit dans un de ses livres : « La pauvreté c’est de n’être jamais seul. Le pauvre n’a pas le droit à la solitude, il naît à la maternité avec les autres, il crève avec les autres à l’hôpital ». Cela ne veut pas dire que si l’on est pauvre, pendant l’enfance et la jeunesse, les jeux sont faits en matière de solitude. Reste que ces temps de vie contribuent à rendre capables ou incapables de solitude heureuse et féconde.
Disons qu’il y a des solitudes valorisées et valorisantes d’un côté, et des solitudes dépressives et entravantes de l’autre. Si les normes dominantes enjoignent les individus à être entourés, à être populaires, elles valorisent en même temps les personnes capables de couper avec le monde. Il y a la figure du célèbre écrivain assoiffé de solitude. Prenons l’exemple de l’écrivain Sylvain Tesson, capable d’une retraite de plusieurs mois dans la taïga de Sibérie pour écrire, réfléchir. Pendant son absence, il demeure présent à l’esprit de tous ceux pour lesquels il compte, peut-être ses parents, mais aussi ses éditeurs, ses amis. Il y a à l’autre extrémité de l’espace social, la figure du pauvre anonyme, peut-être aussi en attente de solitude, parce que le monde lui est insupportable et que le monde ne le supporte pas (financièrement, affectivement, moralement)… Reclus dans un appartement, isolé dans une cabane au fond des bois, sa disparition n’émouvra personne, à part peut-être quelques bénévoles.

Si la solitude dite choisie n’est pas le monopole des riches, force est de constater que les ressources financières, culturelles et sociales peuvent contribuer à ce qu’elle soit, si ce n’est enviable, au moins vivable.

Quel est votre sentiment par rapport à cet épisode de crise qu’on vient de connaître sur les liens sociaux et l’isolement ? Pensez-vous que la crise va avoir un impact durable sur les liens ou finalement pour vous ce n’est qu’un effet temporaire ?

C’est très intéressant de réfléchir à cela. On peut dire que finalement quelques mois de confinement, quelques mois de Covid-19, dans une trajectoire de vie qui dure des décennies, c’est peu. Cependant, il faut aussi constater que les effets de la crise sanitaire sont absolument présentes dans toutes les sphères de l’existence, dans tous les domaines. Du matin au soir, il y a des contraintes inédites, des pesanteurs inédites dans les liens sociaux. Il sera intéressant de faire des enquêtes sur la manière dont cette crise sanitaire et les confinements ont pu participer d’une recomposition du rapport à l’autre.

Le marché de la sociabilité était déjà tendu et le confinement a comme encore davantage verrouillé les sociabilités. Ce verrouillage n’est pas homogène sur tout le territoire national. Il y a des formes variées selon que l’on est en milieu rural ou en milieu urbain, selon les ressources qui sont nécessaires à tel ou tel endroit, pour établir des contacts et maintenir les contacts. Il y a un enjeu plus global, il me semble, c’est celui de la séparation entre les groupes, entre les catégories sociales, entre les générations, un enjeu de dissolution de la cohésion sociale sous le poids de l’obligation de se protéger, de rester chez soi et entre soi. Pendant que les uns se découvrent capables de solitude et renforcent ce qu’on pourrait appeler leur compétence en solitude, d’autres au contraire, sont confrontés à leur incompétence en solitude alors qu’ils n’ont pas d’autre choix que d’y consentir. 

D’autres enseignements de l’étude vous ont-ils interpellé ?

Les éléments sur la résignation des isolés sont très intéressants. La résignation des « seul.e.s » : la capacité à faire de nécessité vertu. C’est pour moi un révélateur supplémentaire à propos du fait que la solitude est sociale. La solitude est un apprentissage. Un processus qui est à la fois généré par une condition sociale et souvent des accidents biographiques, mais aussi un processus générateur d’un rapport à la vie quotidienne. L’exemple qui me vient à l’esprit est celui de ces vieux garçons qui, à un moment donné de leur vie, se disent qu’il faut se faire une raison, et qu’ils vont rester célibataires. Les isolés peuvent aussi décider de rendre leur solitude supportable, consentir à leur existence de personne seule. Leur rapport au monde, aux autres peut alors se durcir au point de préférer s’ennuyer seul, plutôt que d’être ennuyé par des visiteurs. Quelqu’un qui n’a plus l’énergie d’être embarrassé par les convenances mondaines, de faire le ménage quand il reçoit quelqu’un, de faire les courses, de préparer à manger, de s’habiller…

Autre élément intéressant de l’enquête : la défiance à l’égard des institutions. Dans quelle mesure les personnes seules considèrent-elles que leur situation est imputable aux institutions et à leurs défaillances ?

Enfin, la solitude comme révélatrice de la domination masculine est aussi frappante. La force avec laquelle la solitude et le sentiment de solitude atteignent les femmes ! Ce sont des résultats qui ne sont pas nouveaux, qui sont récurrents, mais dans un contexte où il y a beaucoup de discours sur l’amélioration de la condition des femmes, l’étude souligne que les progrès sont vraiment infimes.

Vous évoquiez les Etats-Unis et le Canada, assiste-t-on aux mêmes phénomènes de solitudes dans la plupart des autres pays?

Je dirais que oui ! Du moins dans toutes les sociétés où l’idée de solitude telle que nous l’entendons en France est proche ou similaire. Il s’agit, d’une façon générale, des sociétés industrielles et capitalistes, néo-libérales. On peut soutenir qu’il y a des solitudes dans toutes les sociétés mais leur manière de poser problème sont différenciées. Je pense à un étudiant originaire du Mali qui me disait à une séance de séminaire à Ottawa l’hiver dernier, que la solitude telle que nous la décrivons et même l’étudions, en Amérique du Nord et en Europe, lui était totalement étrangère avant de commencer son cursus universitaire en France, puis au Canada. Et donc je pense qu’il y a des comparaisons à faire et des comparaisons au-delà de l’observation des sociétés industrielles et capitalistes. S’il y a une tradition de la sociologie de la solitude, elle s’est construite en Amérique du Nord, elle s’est poursuivie en Europe, et donc cette sociologie est comme centrée sur ces territoires, sur ces espaces nationaux, sur ces espaces culturels. Après on peut aussi voir des différences, des nuances dans ces différents pays.

 

Paroles d'experts

Cécile van de VeldeCécile van de Velde, sociologue
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Sylvain BordiecSerge Paugam, sociologue
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