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Redonner du pouvoir d'agir par l'alimentation

16 octobre 2026

À Toulouse, l'association EDENN a lancé en 2023 avec quinze partenaires CAISSALIM, une expérimentation de mutuelle de l'alimentation. À Bordeaux, le Laboratoire d'Initiatives Alimentaires (LIA) a été créé à l'initiative d'e-graine Nouvelle-Aquitaine, association d'éducation populaire et d'accompagnement à l'engagement citoyen, après une vaste démarche d'écoute menée auprès des habitants du quartier de la Benauge. Toutes deux soutenues par la Fondation de France Sud-Ouest, ces initiatives reposent sur une même conviction : les solutions alimentaires sont plus durables lorsqu'elles sont construites avec les premiers concernés. En redonnant aux citoyens un pouvoir d'agir sur leur alimentation, elles montrent que celle-ci peut devenir un levier de démocratie, de coopération et de transformation des territoires. Rencontre avec Sara Cohen, coordinatrice de CAISSALIM, et Véronique Branger, responsable du LIA.

Comment vos démarches sont-elles nées et à quels besoins répondent-elles ?

Sarah CohenSarah Cohen : En 2023, en nous inspirant des premières expérimentations de sécurité sociale de l'alimentation, nous avons voulu proposer une initiative permettant à chacun de choisir son alimentation tout en rendant une cuisine saine et de qualité accessible à tous. Chacun cotise selon ses moyens et reçoit ensuite 150 € par mois sur une carte « Vitalime ». Une famille de quatre personnes dispose ainsi de 600 €, utilisables auprès de producteurs, de commerces et de restaurants conventionnés. Après une première phase d'expérimentation, quatre caisses ont progressivement ouvert sur la métropole toulousaine. Elles rassemblent aujourd'hui environ 350 foyers, soit près de 800 personnes.

Véronique Branger article CAISSALIMVéronique BrangerVéronique Branger : Dans le quartier bordelais de la Benauge, plus de 40 % des habitants vivent sous le seuil de pauvreté. Le territoire est donc marqué par une forte précarité alimentaire. Il y a quelques années, il n’y avait qu’un seul supermarché et très peu de lieux où se retrouver. Entre 2019 et 2021, près de 300 habitants ont participé à une vaste démarche d'écoute, à travers des micros-trottoirs, du porte-à-porte et des ateliers « Alimentons nos rêves ». Ils ont exprimé l'envie de mieux manger, de pouvoir accéder à des produits de qualité, mais aussi d’avoir des espaces de convivialité, une véritable « place de village » où se rencontrer. De cette démarche sont notamment nées les projets d'un marché de producteurs et d'une cantine de quartier, que le LIA a ensuite expérimentés et développés avec les habitants. Depuis, nous avons également lancé une activité traiteur et nous travaillons actuellement à la création d'un espace de production agricole.

Comment les habitants ont-ils participé à la mise en oeuvre de ces projets ?

S. C. : Les habitants ont construit eux-mêmes les règles de la caisse. Pour pouvoir décider sur des bases communes, ils ont d'abord suivi un parcours de formation associant visites de fermes, rencontres avec des producteurs, des chercheurs et des spécialistes de l'alimentation. Ils ont ensuite défini les critères auxquels devaient répondre les professionnels et les produits (modes de production et de transformation, qualité des aliments, pratiques environnementales, conditions de travail, circuits de distribution…), puis sélectionné les 97 producteurs, commerces et restaurants du réseau accessible avec la carte Vitalime. Tout au long du projet, ils ont participé aux décisions concernant la structuration et l'évolution du dispositif, au sein des instances de gouvernance communes aux quatre caisses locales.

V. B. : Les habitants ont participé à toutes les étapes de la construction du projet. La démarche d'écoute a permis de faire émerger des initiatives répondant à leurs besoins et envies, en s’appuyant sur les ressources du territoire. Elle s'est poursuivie pendant les expérimentations afin de faire évoluer les activités. Le marché, par exemple, est devenu bien plus qu'un lieu d'achat : il accueille aujourd'hui un atelier de réparation de vélos ou des animations proposées par les associations du quartier. En 2025, une centaine d'habitants ont également été associés à la réflexion sur le futur espace de maraîchage du LIA, qui produira des fruits et légumes destinés à la cantine et au marché.

Qu'est-ce que cette démarche a changé ?

S. C. : Cette démarche a renforcé les liens entre des acteurs qui avaient peu l'habitude de construire ensemble : habitants, producteurs, commerces, chercheurs, associations et collectivités. Elle a aussi permis d'expérimenter une autre manière de faire vivre la démocratie alimentaire. Les citoyens ne donnent plus seulement leur avis : ils débattent, prennent des décisions collectives et assument une responsabilité dans les choix qui concernent leur alimentation.

V. B. : Au LIA, l'alimentation a été un point de départ. Grâce à la cantine à prix libre, des personnes en situation de vulnérabilité ont pu accéder à une alimentation de qualité sans être stigmatisées. En 2025, la cantine a servi 425 repas, le marché s'est tenu 16 fois et 6 habitantes sont devenues salariées pour développer l'activité traiteur. Au-delà de l'accès à une alimentation saine, durable et accessible, ces activités créent des emplois, développent les compétences des habitants et renforcent les liens entre les acteurs du quartier. L'alimentation devient ainsi un véritable levier de transformation du territoire.

Quels sont aujourd'hui vos principaux défis ?

S. C. : Les cotisations des adhérents couvrent aujourd'hui 65 % du fonctionnement. Notre priorité est désormais de pérenniser et de consolider économiquement CAISSALIM afin qu'elle puisse continuer à se développer tout en restant fidèle à ses principes de solidarité et de gouvernance citoyenne.

V. B. : Nous préparons désormais l'aménagement d'un terrain de près de 2 000 m² mis à disposition par la ville de Bordeaux. Après sa dépollution, il accueillera une production de fruits et légumes destinée à alimenter la cantine et le marché. L'objectif est de relier, sur un même territoire, production, transformation, marché et cantine, toujours avec la participation des habitants.

Crédit photos : © LIA