Point de vue

« Vous vous appelez mon frère », par Eric Fottorino

20/01/2021

« J’ai toujours compris le mot philanthropie comme l’inverse exact du mot misanthropie. Sans avoir besoin de me pencher sur les racines grecques de ces termes, il m’est apparu que nos sociétés pouvaient trouver un clivage sérieux et même fatal entre les amis du genre humain et ceux qui le méprisaient, voire le haïssaient. Surtout si on ajoutait dans le camp des misanthropes les tenants de l’indifférence, ceux à qui le sort de leur prochain, et d’abord de leurs contemporains, ne fait ni chaud ni froid. Ou les « àquoibonistes » (doublés de redoutables pessimistes) persuadés qu’il est inutile d’agir pour autrui.

S’il s’agit de donner à l’autre – de son temps, de l’attention, et aussi de son argent -, c’est qu’on le reconnait comme un être dont l’existence compte et nous importe. Même s’il ne nous ressemble pas. Surtout s’il est différent. Donner, c’est passer de l’altérité à l’altruisme. Et c’est bien là que réside la difficulté. Notre société a parfois été animée par des projets collectifs qui, sans se limiter aux grands soirs ou aux lendemains qui chantent, de la Révolution à la Commune, nous ont donné non pas une certaine idée de la France, mais une certaine idée, ou envie, du Nous. Un Nous collectif englobant des aides venues des individus et des associations, sans forcément attendre que l’Etat Providence pourvoie à tout. Des solidarités destinées à adoucir la vie des plus fragiles. Après la guerre, les réflexions du Conseil National de la Résistance ont nourri ce qui n’était plus une utopie mais une obligation, celle de la reconstruction. Reconstruire un pays, reconstruire des hommes et des femmes qui avaient tout perdu sauf la vie. Les Trente Glorieuses ont apporté tout autant la Sécurité Sociale que le plein emploi, les ambitions culturelles partagées des maisons de la Culture. La presse d’opinion, les syndicats, le parti Communiste et l’Eglise, tous constituaient à leur manière les piliers rassembleurs des citoyens, ceux qui croyaient au Ciel et ceux qui n’y croyaient pas, chacun imprégné d’un idéal transcendantal, la foi en Dieu ou dans l’idéologie, charité d’un côté, redistribution et justice sociale de l’autre, en schématisant un peu. Le Nous était structuré, encadré, encouragé comme la seule manière d’envisager l’avenir.

L’effondrement de ces organisations tutélaires ajouté aux crises multiples – le chômage, l’éclatement du modèle familial, la fin des projets communs – a précipité notre société dans un individualisme forcené qui rend le don à l’autre et le don de soi moins naturel. Et comme souvent, ce sont les moins aisés qui sont les plus généreux. Il faut une incitation fiscale ou de grosses campagnes frappant l’opinion, en hiver de préférence, pour reprendre conscience qu’être philanthrope, c’est être tout simplement humain. Accorder son attention, son soutien à titre gratuit, de façon désintéressée. Je me souviens de ce passage des Misérables où l’évêque Myriel accueille Jean Valjean juste sorti du bagne de Toulon en lui disant qu’il connait son nom. "Vous savez comment je m’appelle ?" demande stupéfait l’ancien forçat, "Oui, répond l’évêque, vous vous appelez mon frère". J’aime cette image de la philanthropie. C’est reconnaitre à la première occasion un frère ou une sœur, à qui on tend la main au lieu de lui tourner le dos. »

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Éric Fottorino a co-fondé le journal Le 1 ainsi que les revues America et Zadig après avoir travaillé pendant 25 ans pour le journal Le Monde, en tant que journaliste puis directeur. Il est par ailleurs l’auteur de nombreux romans et essais, dont Baisers de cinéma, lauréat en 2007 du Prix Femina.

Crédit photo : Mickael Bougouin

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