Point de vue

Vers un troisième âge de l’engagement ?

Dans une société traditionnelle, on est engagé plus qu’on ne s’engage : engagé à servir un prince, engagé par un système de valeurs qui s’impose, comme une sorte de surplomb qui vous précède et sur lequel on a peu de prises.

L’engagement naît avec la modernité : pour renverser les hiérarchies fondées sur la tradition et l’habitude, on s’engage pour la démocratie et les droits de l’homme. C’est une option, un choix. C’est l’expression d’une liberté, qui se décline de manières différentes selon les époques.

On peut ainsi distinguer trois âges de l’engagement.

Le premier âge est celui de l’engagement au service d’une vision du monde. Une vision globale, proche d’une idéologie, qu’il s’agisse de combat pour la démocratie, pour la révolution, pour le communisme, pour l’action catholique ou pour l’éducation populaire. L’engagement est alors considéré comme un devoir, c’est la conséquence naturelle de la vision du monde que l’on veut défendre, face à d’autres visions du monde : cela donne naissance à des militants dévoués, voire héroïques, ne ménageant ni leurs peines ni les risques qu’ils prennent, capables si besoin de sacrifices. Cela a donné de magnifiques réalisations humaines dans les différentes cultures concernées, qu’il s’agisse de l’instituteur laïque, du fidèle de l’action catholique ou du militant communiste.

 Aujourd’hui, la nature de l’engagement a beaucoup changé, en lien avec les grands ébranlements de la fin du siècle dernier (les crises pétrolières, la mondialisation, la chute du communisme), du fait aussi de la perte d’influence des grandes idéologies porteuses de sens, et de la montée de l’individualisme. Les engagements sont devenus plus ponctuels, plus concrets, plus précis, liés à une multiplicité de causes à défendre ou de combats à mener, avec le souci d’une efficacité mesurable, dont les financeurs souhaitent évaluer l’impact clairement selon des critères objectifs et quantitatifs bien répertoriés, mais multiples. L’engagement paraît davantage lié à une sensibilité qu’à un devoir ; il exprime un besoin de reconnaissance personnelle et d’identité plus que le service anonyme d’une grande cause abstraite. Il relève d’une volonté d’épanouissement là où il avait souvent un contenu sacrificiel. Il relève plus de la vocation que de la nécessité. Il prend des formes diverses, et, révolution numérique aidant, s’accompagne d’une créativité en plein essor.

Cette diversité d’engagements, souvent innovants et de qualité, est-elle suffisante pour résoudre les problèmes auxquels l’humanité est aujourd’hui confrontée ? Le genre humain s’unifie sans que cette unification ait été suffisamment préparée – tandis que la question écologique vient redoubler la problématique de l’exclusion et de l’inclusion – rendant encore plus aiguë la question du partage des richesses. L’engagement est également devenu plus complexe, puisque les causes des difficultés et les centres de décision sont éloignés de nous, tandis que les effets sont chez nous ; il est difficile de saisir les leviers du changement.

Ainsi, nous ne sommes pas à la hauteur de ces défis. Nous avons besoin d’un troisième âge de l’engagement : d’une nouvelle donne, d’une vision transformable en action, qui relie une multiplicité d’initiatives qui prises séparément sont remarquables, mais trop dispersées pour constituer une masse critique suffisante susceptible de réorienter comme il faudrait le cours des choses. Nous avons besoin d’engagement dans la coopération et le lien. Nous avons besoin de déployer une capacité de transformation globale qui mette en mouvement aussi bien les comportements personnels que le fonctionnement des organisations, des institutions et politiques publiques. Dans un nouveau contexte, et avec de nouvelles valeurs, nous avons besoin de réinventer l’éducation populaire, de traiter l’intérêt général d’une nouvelle manière, et de trouver des mécanismes qui relient tous ces engagements dans un cadre unifié. D’engagements du troisième type en somme.

Il ne s’agit pas de passer d’un engagement à un autre, mais d’ajouter aux formes actuelles de l’engagement quelque chose de plus qui les unit et leur donne plus de force et de profondeur. Il faut sortir de la dictature de l’impact, du mesurable, du chiffre, et accorder beaucoup plus d’attention à l’idée, au projet, à la qualité. Il y a d’ailleurs une vraie demande en ce sens.

Ce « troisième âge de l’engagement »  doit respecter plusieurs critères :

  • L’engagement doit conjuguer ces trois cultures du développement humain[1] que sont la résistance à l’inacceptable (qui implique du discernement), la régulation (essentielle pour maîtriser les grands équilibres sociaux) et l’utopie (qui est difficile à développer sur un plan global, mais a toute sa place au niveau local, d’autant que c’est elle qui, en définitive, donne sa coloration à la société).
  • Les valeurs de référence doivent être davantage mises en avant, car ce sont elles qui fondent l’action et en limitent si besoin les dérives. Au Pacte civique[2], nous mettons en avant la créativité, la sobriété, la justice et la fraternité ; ces quatre orientations sont liées entre elles. La sobriété, notamment, n’est pas suffisamment présente dans le débat public ; résorber le superflu, soit volontairement, soit par les règles collectives, est la condition pour permettre à chacun d’accéder à l’essentiel. La question de la fraternité, de son contenu, est soigneusement esquivée, alors que c’est l’un des trois piliers de la devise républicaine[3].
  • Le déploiement de la capacité de transformation autour de ces valeurs suppose la coordination et la reliance[4] entre les individus, les organisations, les institutions et politiques publiques, qui doivent évoluer de concert.
  • Ces divers engagements doivent être porteurs de sens et aller au-delà même des causes qu’ils défendent pour mettre en œuvre, même implicitement, cette fécondation entre démocratie et spiritualité[5] qui est devenue essentielle. Les démocraties sont effectivement menacées en permanence d’individualisme, de matérialisme et de rationalisme, comme le disait Tocqueville. Les démocraties ont besoin de force morale pour réaliser leur projet, qui est ambitieux, et même utopique, s’il est pris au sérieux. À l’inverse, ceux qui portent les forces morales, notamment les religions, ont besoin de la démocratie pour ne pas tomber dans leurs mauvais penchants. Ces liens entre spiritualité et engagements doivent être davantage identifiés et cultivés, dans l’esprit de l’éducation populaire.

 

 


[1] Jean-Baptiste de Foucauld, L’Abondance frugale, pour une nouvelle solidarité, chapitre 4, Odile Jacob, 2010.

[3] D’autres systèmes de références sont évidemment possibles, tels les Objectifs du développement durable de l’ONU ou le Manifeste convivialiste (www.lesconvivialistes.org).

[4] Il s’agit d’établir  une liaison entre des personnes et le système ou sous-système dont elles font partie.

[5] Voir à ce sujet www.democratieetspiritualite.org 

 

 

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L'auteur

Par Jean-Baptiste de Foucauld
ancien commissaire au Plan, coordinateur du Pacte civique, président de Démocratie et Spiritualité

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