Une plante à l'écolieu Jeannot.

Point de vue

Une « philozoïste » qui veut faire sa part

par Jacqueline Délia Brémond, Fondation Ensemble

Pour mon mari, Gérard Brémond, président-fondateur du Groupe Pierre&Vacances-Center parcs et moi-même, éditrice, la Fondation Ensemble était un projet de vie. Il est devenu réalité fin 2004, grâce au succès du groupe. Dès le début, je me suis totalement impliquée dans sa stratégie et son fonctionnement. Aujourd’hui, la fondation a distribué plus de 22,6 millions d’euros et soutenu 264 projets à l’international.

J’ai la conviction profonde du lien qui unit tous les éléments de la chaîne du vivant : toute action entraîne une réaction. Tout est interconnecté. C’est avec cette vision que nous avons créé la Fondation Ensemble. Nous voulons défendre un développement humain durable tout en protégeant l’environnement. Nos champs d’action – agriculture et pêche durables, préservation de la biodiversité végétale et animale, et technologies durables – sont propices aux synergies entre l’humain et la terre. Tous nos programmes ciblés ont aussi des axes transversaux : en Afrique, en Asie et en Amérique du sud, nous créons de l’entreprenariat, renforçons les capacités des populations, des femmes en particulier.

À vrai dire, je ne me reconnais pas pleinement dans le terme philanthropie, « aimer l’être humain » en  grec. Je m’identifie plutôt à celui de – tentons un néologisme : philozoïe, qui exprimerait l’amour et le respect de la vie. Pourquoi ne faudrait-il s’intéresser qu’aux seuls êtres humains au détriment de tous les autres êtres vivants ? Une poignée de terre contient sept milliards de tout petits êtres vivants microscopiques, qui travaillent gratuitement pour l’homme en rendant la terre vivante et généreuse, et celui-ci les tue en les arrosant d’intrants chimiques … Ayons conscience du lien vital qui nous lie à la planète et à tous ses habitants : humains, animaux et végétaux !

Ma vision n’est pas « franco-française » : défendre la vie n’a pas de frontière. En France, les trois quarts des dépenses des fondations se concentrent sur des questions d’éducation, de santé, d’art et de culture. L’environnement n’arrive qu’après. Que fera-t-on de l’art ou de l’éducation si nous nous retrouvons sur une planète où l’air n’est même plus respirable ?

En ce qui concerne la sélection de projets, l’affectif n’a pas de place dans notre démarche. Je privilégie une approche rationnelle, rigoureuse et exigeante, condition essentielle à l’efficacité, à l’efficience qui est notre obligation en tant que fondation. Nous avons mis au point un outil de sélection et de suivi des projets pointu et technique. Le tamis de sélection est fin : parmi les 150 demandes annuelles que nous recevons, seuls dix projets sont retenus. Ce processus sélectif est efficace puisqu’en onze ans, les résultats ont, entre autres, bénéficié à 5,4 millions de personnes et protégé 2,2 millions d’hectares.

Notre rôle est stratégique : nous n’agissons pas dans les pays trop instables politiquement, car les résultats seraient difficiles à suivre sur le terrain où nous nous rendons régulièrement. Nous recherchons l’impact maximal, et pour cela, des bases structurelles et organisationnelles solides sont essentielles. Nous privilégions les pays où une perspective générale est favorable: nous agissons en phase avec le contexte local. Notre efficacité repose aussi sur le partenariat : nous ne soutenons que les projets financés à 50 % par d’autres bailleurs. Et pour élargir notre action, nous proposons aux fondations ou individuels intéressés par notre méthode et nos résultats, d’accompagner financièrement un ou plusieurs de nos projets que nous suivons gratuitement pour leur compte.

Certes nous soutenons financièrement les projets, mais nous sommes avant tout des partenaires actifs pour les associations. Nous travaillons avec elles et faisons souvent évoluer les éléments constitutifs des programmes. Ce qui m’intéresse, c’est de vivre un projet, de participer à toutes les étapes, en analysant constamment les indicateurs, facteurs de succès, et en suivant les résultats. Mais il faut toujours rester conscient de l’échelle relative de son action. Pour moi, le chemin est aussi important que l’aboutissement : faire « sa part », sans se lamenter sur l’immensité des problème, et  avancer… c’est là l’essentiel.

Il me semble qu’en général, les Français fortunés pourraient s’engager davantage dans des projets philanthropiques, en mobilisant une partie importante de leurs avoirs. Et aussi en signant le Pledge Divest Invest qui oblige à désinvestir des énergies fossiles pour réinvestir dans les énergies renouvelables. Comment peut-on en effet approuver la lutte contre le changement climatique qui passe nécessairement par ce qu’on appelle « la décarbonisation des valeurs », tout en tirant profit des bénéfices des industries fossiles ? Mon mari  et moi l’avons signé, pour les actifs de la fondation et à titre personnel. Nous avons été l’une des premières fondations françaises à prendre part à ce mouvement fondamental dans la lutte contre le changement climatique. Tout le monde peut y participer, même les petits porteurs et les patrimoines modestes ! Je crois profondément au pouvoir de la société civile, c’est le seul capable de réaliser de véritables changements structurels dans la société.