Paroles d'expert

« Trouver le juste équilibre entre intérêt général et intérêts personnels est au cœur de la stratégie philanthropique »

06/02/2020

Anne-Claire Pache revient pour nous sur cette notion de « philanthropie stratégique », ce qu’elle recouvre et ce qu’elle implique.

Nous pourrions penser que la philanthropie est par nature personnelle, spontanée et dénuée de stratégie. Or, Peter Frumkin nous explique exactement le contraire. Concrètement, qu’entend-on par philanthropie stratégique ?

La philanthropie comprend bien sûr une part conséquente de subjectivité et d’émotion. L’acte de don ne s’accompagne pas toujours d’un plan d’action. C’est d’ailleurs l’essence même de la charité, ce don spontané souvent d’un montant modeste, qui apporte une aide ponctuelle face à un besoin exprimé. Mais la question de la « stratégie » intervient dès lors que l’on cherche à « bien » donner, c’est-à-dire dès lors que l’on se pose la question de l’impact : comment maximiser les effets de mon don pour les bénéficiaires et la société ? Ce raisonnement est d’autant plus important que le montant du don est élevé.

La stratégie vient du monde militaire et est très répandue dans la gestion des entreprises. Elle consiste à définir des objectifs et à mettre en œuvre les moyens nécessaires pour atteindre ces objectifs. S’il existe d’innombrables livres sur la stratégie d’entreprise, il n’existait pratiquement rien concernant la stratégie des fondations et des organisations d’intérêt général – jusqu’au livre de Peter Frumkin, The Essence of Strategic Giving, que nous venons d’adapter au contexte français avec des exemples concrets issus en partie de la Fondation de France. Cet ouvrage a été coécrit avec Arthur Gautier, également professeur à l’Essec et directeur exécutif de la Chaire Philanthropie. La thèse avancée est la suivante : pour être « stratégique », la philanthropie doit apporter des réponses cohérentes et approfondies à cinq grandes questions : (1) Qu’est-ce qui a de la valeur pour la société et pour moi ? (2) Quels types d’interventions auront le plus d’impact ? (3) Quel est le niveau d’engagement et de visibilité que je souhaite avoir ? (4) Quand et à quel rythme donner ? (5) Quelle forme d’organisation choisir pour atteindre mes objectifs ?

D’une certaine façon, peut-on dire que la philanthropie « stratégique » permet d’articuler les envies des philanthropes avec les besoins de la société ?

Trouver le juste équilibre entre intérêt général et intérêts personnels est un enjeu de taille, et est au cœur de la stratégie philanthropique. Pour y arriver, le philanthrope doit s’engager dans une double quête, à la fois très intime, pour réfléchir profondément à ses motivations et objectifs à donner, mais aussi plus rationnelle, pour comprendre précisément quels sont les besoins sociaux prioritaires. Le modèle présenté dans l’ouvrage a vocation à accompagner ce processus. Les cinq dimensions de la stratégie philanthropique que nous proposons et que nous détaillons ci-dessous, peuvent être pensées sans ordre particulier. Certains philanthropes débutent avec une idée très précise de la cause d’intérêt général qu’ils veulent soutenir, quand d’autres commencent avec une vision claire de la visibilité qu’ils souhaitent donner à leur engagement. L’important est de réfléchir à chacune d’entre elles et ensuite de penser à leur cohérence les unes vis-à-vis des autres.

C’est le postulat de l’ouvrage : le bon équilibre entre générosité et efficacité ne peut être trouvé que si le philanthrope s’engage dans une réflexion approfondie sur la manière de mettre en cohérence les cinq piliers essentiels d’une stratégie philanthropique : ses valeurs, son style, sa théorie d’impact, son véhicule et son horizon temporel.

S’engager dans une telle démarche stratégique demande du temps et de l’énergie, aussi est-il important de pouvoir partager ce travail avec d’autres : proches, famille, autres donateurs, professionnels possédant une expertise sur l’une ou l’autre des dimensions… La philanthropie n’est pas qu’une aventure individuelle, elle peut bénéficier de l’intelligence collective !

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L’objectif est de concilier générosité et efficacité : mais comment s’assurer qu’un don est efficace et a un impact positif et concret sur la société, au-delà de la satisfaction qu’il peut apporter au donateur ?

S’il est difficile de « s’assurer qu’un don sera efficace » car il s’attaque par nature à des problèmes sociaux complexes et difficiles à traiter, le philanthrope peut néanmoins compléter cette réflexion par une démarche périodique de mesure de l’impact de sa philanthropie.

Des méthodes, des procédures et outils d’évaluation d’impact très divers sont à la disposition des philanthropes, et il n’y a pas d’approche miracle ou intrinsèquement supérieure ! Pour bien la choisir, il est important de réfléchir à la raison pour laquelle on souhaite mesurer cet impact : pour s’améliorer et progresser, ou pour démontrer à d’autres (aux pouvoirs publics, à sa gouvernance, à ses donateurs…) la pertinence de ses actions ? En fonction des objectifs poursuivis, différents types de démarches pourront être mobilisés, des plus simples, fondés sur des questionnaires de satisfaction ou des entretiens avec les bénéficiaires, aux plus compliqués, impliquant des études quantitatives très élaborées. Dans tous les cas, il est important de garder en tête que l’impact social reste très difficilement mesurable et comparable : il faut donc s’habituer au caractère imparfait de toute démarche d’évaluation d’impact.

Peter Frumkin, Anne-Claire Pache, Arthur Gautier, Vers une philanthropie stratégique, publié chez Odile Jacob.

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Anne-Claire Pache est professeur à l’Essec et titulaire de la Chaire Philanthropie. Elle a adapté en français avec Arthur Gautier l’ouvrage de Peter Frumkin, The Essence of Strategic Giving.