banniere-solidarite-philanthropie.jpg

Paroles d'expert

Solidarité et philanthropie : les fondations doivent jouer un rôle de passerelle

Cet article a été publié dans le magazine Alliance en juin 2017 (volume 22, numéro 2).

Par Stefan Schäfers, responsable des affaires européennes à la Fondation Roi Baudoin

Il est employé dans des contextes différents, par des personnes différentes et pour différentes raisons. Pour autant, définir ce que la solidarité signifie précisément n’est pas chose facile. Comme le dit Barbara Prainsack, une chercheuse dans ce domaine : « La solidarité est un concept difficile à saisir. Au regard de l’importance pour le fonctionnement de la société que lui accordent nombre de spécialistes, relativement peu de livres ou d’articles sont nommément consacrés à cette notion que, par ailleurs, beaucoup d’entre nous ont du mal à définir. Ces deux questions sont liées. Certains des concepts essentiels de nos vies, comme la santé, l’amour ou le bonheur, souffrent du même problème de définition. Parce qu’ils importent à chacun, la définition de ces concepts doit être suffisamment ouverte pour accueillir une large palette d’expériences, de sentiments et de pratiques. Dans le même temps, ces concepts doivent être suffisamment solides et spécifiques pour servir de points de référence afin de justifier ou expliquer des actions. »[1]

Essayons de définir la solidarité de manière formelle. La solidarité, c’est :

- Une volonté d’apporter un soutien psychologique et matériel à une autre personne qui se trouve dans une situation difficile ou qui a besoin d’affection.

- Un lien entre individus, unis par un objectif commun ou contre un ennemi commun.

Des expressions ou des actes de solidarité de cette nature ont lieu tous les jours, mis en œuvre, notamment, par des fondations. Par exemple, lorsque des organisations de la société civile en Hongrie ont été la cible d’attaques, plusieurs fondations ont créé un fonds de soutien – non seulement matériel, mais constituant aussi une déclaration adressée au gouvernement, lui signifiant que nous agissons en solidarité avec la société civile hongroise. Ou encore, lorsque la fondation britannique Joseph Rowntree Charitable Trust (JRCT) a fait l’objet d’attaques de la part de la British Charity Commission et des médias pour soutenir une ONG accusée (à tort) de soutenir le terrorisme islamique, de nombreuses fondations européennes l’ont défendue et ont publiquement manifesté leur solidarité avec elle.

Afin de mieux comprendre ce que les acteurs de la philanthropie entendent par ce terme, le magazine Alliance a demandé à une douzaine d’entre eux de brefs commentaires en la matière. Sans surprise, leurs réponses sont très variées.[2]

Deux camps semblent exister : d’un côté, ceux pour qui la solidarité est un acte altruiste de soutien aux personnes en difficulté, de l’autre, ceux pour qui la solidarité est plutôt un moyen utilitariste, plus proche du modèle de l’assurance : « Je soutiens les personnes en difficulté car j’espère qu’elles m’aideront lorsqu’à mon tour j’en aurai besoin. » Dans la plupart de nos sociétés, les systèmes de protection sociale reposent sur ce principe, et sont souvent considérés comme de la solidarité institutionnelle. Outre ce type de solidarité, il existe de nombreux donateurs privés, philanthropes et bénévoles, dont les activités sont un pilier fondamental de la solidarité au sein de la société.

Les fondations se situent à mi-chemin entre solidarité institutionnelle et solidarité individuelle. Leurs moyens financiers et leur pouvoir organisationnel leur donnent la capacité et la souplesse nécessaires pour sortir du cadre des formes traditionnelles de solidarité et innover.

La solidarité : assurance ou « bâton de la morale » ?

Si l’on considère la solidarité comme un modèle d’assurance, que se passe-t-il lorsque quelqu’un d’extérieur à un groupe au sein duquel il existe une entraide – par exemple, les migrants qui arrivent dans les sociétés occidentales pour y trouver une vie meilleure –, demande de la solidarité ? Nous connaissons tous les réactions au sein de nos sociétés : certains les accueillent à bras ouverts, en signe de solidarité, car peu leur importe d’où ils viennent, et pourquoi ils viennent. Toutefois, d’autres refusent de manifester cette solidarité, souvent parce qu’ils craignent que leurs ressources ou leur mode de vie soient menacés. Ce qui nous amène à la question suivante : les débats éminemment moralisateurs et idéologiques auxquels nous sommes confrontés en matière de migrants et de réfugiés reposeraient-ils sur des conceptions différentes de la solidarité ? Cela pourrait-il aussi être le cas pour d’autres problèmes, aboutissant à des réactions profondément clivantes comme la crise de l’euro ou l’extrême pauvreté dans des parties moins développées du monde ?

Dans ces débats, la solidarité est souvent utilisée comme un bâton de la morale pour pousser les autres à apporter leur aide. Le débat prend alors une tournure affective : des personnes motivées par l’altruisme se dressent du haut de leur morale contre des utilitaristes supposés plus égoïstes. Inversement, le fait de se voir accusés de comportements contraires à l’éthique fâche les « utilitaristes », créant ainsi de terribles conflits et divisions au sein de la société. Peut-être ceci explique-t-il pourquoi en Allemagne, le terme Gutmensch (angélisme), employé pour des personnes qui manifestent leur solidarité à l’égard des réfugiés, est presque devenu un gros mot adressé à ceux qui s’opposent à l’arrivée massive de réfugiés.

Si cette caricature est vraie, il faut alors accepter que le terme solidarité puisse être défini de plusieurs façons. Ne pas le reconnaître aboutit à des débats stériles et à encore plus de divisions.

Quelles sont les implications de cette analyse pour les interventions philanthropiques et les fondations ?

Martin O’Brien, le directeur de Social Change Initiative, discute de la nécessité pour les fondations de placer leur travail dans un cadre bien précis lorsqu’elles s’adressent à des pans « non-progressistes » de la société[3]. Ce rôle de passerelle, qu’elles ont déjà, peut être encore plus important à jouer, et elles peuvent le développer. Même dans des débats très passionnels, comme celui sur la crise des réfugiés, il existe toujours un terrain d’entente entre les différents « camps ». Il est souvent possible de concilier des différences si elles trouvent toutes un écho dans un cadre commun. Ainsi, Michael Diedring, directeur du programme européen pour l’intégration et la migration (EPIM), décrit les actions des fondations européennes pour venir en aide à des mineurs non accompagnés – un groupe dans lequel nous devons investir dès à présent pour éviter de futurs problèmes, et qui peut être très bénéfique à notre société.[4] Ce cadre de l'« investissement » est souvent très convaincant pour les « utilitaristes », dans la mesure où il s’inscrit dans leur concept de solidarité.

Les limites de la solidarité

La solidarité n’est ni illimitée, ni absolue. À l’évidence, elle comporte des limites. Mais où finit-elle, et qui définit ses frontières ?

Il me semble évident qu’il n’existe aucune formule toute faite. Cela dépend de la façon dont chacun de nous la définit. Pour beaucoup, la solidarité se termine lorsque des personnes n’appartenant pas à leur communauté la réclament. Par ailleurs, le manque de ressources peut limiter les actes de solidarité, notamment lorsqu’il s’agit de soutien matériel. Notre monde actuel, qui connaît de multiples crises, exige sans cesse des actes de solidarité. Mais puisque les ressources sont rares, les fondations, à l’instar des responsables politiques, doivent prendre des décisions difficiles pour savoir qui soutenir ou non. Ce qui peut aboutir à des conflits entre groupes ayant besoin qu’on leur manifeste de la solidarité. C’est ainsi que de récents conflits sociaux ont éclaté en Grèce, où une partie de la population pâtissant de la crise économique réclame que l’on porte moins d’attention aux réfugiés et davantage à elle. À n’en pas douter, ces deux groupes peuvent prétendre à des ressources publiques et philanthropiques, qui doivent être réparties avec le plus grand soin. Les mouvements populistes font leur miel de ce sentiment d’être abandonnés, de ne voir aucun signe de solidarité en leur faveur, mais uniquement pour les autres.

Le rapport entre solidarité et responsabilité individuelle

La solidarité n’est pas uniquement limitée par des ressources ou l’appartenance à un groupe. Les marques de solidarité doivent parfois cesser ou se faire plus discrètes pour éviter des conséquences non souhaitées. C’est ce que nous pouvons constater, par exemple, dans les systèmes de protection sociale, dont certains affirment qu’ils peuvent créer de la dépendance, décourager l’initiative individuelle et déresponsabiliser les gens. Le débat autour des raisons de la pauvreté intergénérationnelle est l’un des exemples de ces dépendances potentielles. Mais ce sujet fait également débat dans le cadre de l’aide au développement, de la crise de l’euro et du soutien apporté aux réfugiés qui essaient de s’intégrer dans notre société. Pour beaucoup, la solidarité doit s’arrêter dès lors que l’initiative est découragée – au risque de devenir condescendante et contreproductive. La relation entre solidarité et responsabilité n’est pas simple à définir. Elle est tributaire des idéologies, et cause souvent des conflits politiques. Elle doit donc être soumise à une autocritique permanente. Les fondations qui travaillent sur les problèmes sociaux – que ce soit par le biais de services directs en faveur de groupes vulnérables ou par des activités de plaidoyer – doivent faire face à ces dilemmes au moment de prendre des décisions en matière de financement.

Solidarité et réciprocité

La solidarité n’étant pas un concept clairement défini ni juridiquement opposable, pour beaucoup, elle repose sur le fait de savoir que l’on en sera soi-même bénéficiaire si besoin est. Mais que se passe-t-il lorsque cette solidarité est à sens unique ? Un épisode particulier me vient à l’esprit. En mars 2016, un groupe de fondations sous l’égide du programme européen pour l’intégration et la migration (EPIM) s’est rendu sur l’île grecque de Lesbos pour y observer les actions mises en œuvre par la population locale et les ONG internationales pour venir en aide aux réfugiés qui y débarquaient. Une chose nous a particulièrement attristés : alors que la population locale avait manifesté une incroyable solidarité envers les réfugiés, personne ne l’a aidée lorsque les touristes ont commencé à déserter l’île à la suite de l’arrivée des migrants. Des habitants qui dépendaient principalement du tourisme ont été livrés à leur propre sort. Même si cela sortait du cadre de sa mission, l’EPIM a décidé de soutenir des ONG locales en signe de solidarité avec la population locale, et j’en suis particulièrement fier. Une solidarité à sens unique est vouée à disparaître. Les fondations peuvent combler ces manques et, ce faisant, montrer la voie là où d’autres, notamment les gouvernements, ont échoué. La philanthropie apporterait bien de la valeur ajoutée si, sortant des sentiers battus, elle s’appuyait sur l’indépendance de sa réflexion et la souplesse de son action.

 

Conclusion : quelques éléments de réflexion pour les fondations

La solidarité est polysémique. Elle se définit de diverses façons. Si le terme est employé pour exercer une pression sur autrui, il faut alors le faire avec précaution, et non pas agiter le bâton de la morale. La solidarité en tant que valeur morale peut être aussi bien bénéfique que néfaste. Le langage de la solidarité doit s’utiliser avec prudence et parcimonie. Accepter différentes perspectives sur la solidarité peut aider à dépassionner les débats. En ces temps de populisme, de sociétés divisées et de polarisation, les fondations ont une responsabilité particulière : montrer la voie pour rétablir le lien social.

Le langage et le cadre apportés sont essentiels à cet égard. En tant que communauté philanthropique, nous devons mieux communiquer avec ceux qui ont une vision du monde différente de la nôtre. Comme l’évoque Brendan Cox dans son interview[5], la philanthropie doit chercher un terrain d’entente, notamment dans des sociétés exposées au risque de division. Il ne s’agit pas pour nous de prendre parti, mais d’essayer d’être des passerelles, même si cela implique d’accepter des idées que nous ne partageons pas. Notre mission est de maintenir la solidarité vivante en nous adaptant au monde dans lequel nous vivons.

 

[2] Contributions publiées dans le numéro d’Alliance du mois de juin 2017.

[3] Idem

[4] Idem

[5] Idem