Des jeunes étudiants déambulent dans le rue à Toulouse.

Point de vue

Cédric Villani, la philanthropie dans le prisme du mathématicien

Dans le cadre d’une étude sur la perception des décideurs français de la philanthropie, la Chaire Philanthropie de l’ESSEC a interrogé le mathématicien Cédric Villani, directeur de l’Institut Henri-Poincaré. 

« La philanthropie, c’est tout simplement le contraire de la misanthropie, souligne Cédric Villani. Un philanthrope veut aider les autres et soutient des projets portés par autrui. Si chaque philanthrope est différent, l’insatisfaction du monde les anime tous : la philanthropie est donc une démarche éthique qui vise à corriger l’insatisfaction, une manière de se mettre en paix avec soi-même en participant au progrès du monde. » 
 
La philanthropie, Cédric Villani la connaît sous deux angles différents : en tant que donateur, puisqu’il soutient (modestement) des associations aux thématiques sociales, environnementales et médicales, mais aussi en tant que bénéficiaire, puisque certains mécènes ont soutenu ses projets. C’est à cette occasion que le mathématicien note un certain hermétisme philanthropique à l’éducation et à la recherche. Si tous les domaines de l’intérêt général méritent d’être considérés, le mathématicien regrette qu’il soit si difficile de lever des fonds dans ce domaine : « contrairement à l’art, où les financements des mécènes affluent, l’enseignement supérieur n’a pas de résultat tangible, ce sont des projets audacieux et risqués dont les bénéfices sont visibles sur le long terme. Un mécène dans le domaine de la musique ou du sport peut inviter ses clients à l’opéra ou à Roland-Garros, et c’est très bien… mais l’éducation a beaucoup de mal à fournir des services comparables. Dans notre société craintive, les projets mesurables de court terme pourraient séduire davantage les philanthropes ; pourtant il ne faut pas oublier le rôle primordial de l’éducation et de l’enseignement pour tous, uniques solutions durables. »

Selon Cédric Villani, « on ne peut pas parler de devoir social du philanthrope.  La philanthropie est une réflexion personnelle, et ce n’est pas à la société de la définir mais au philanthrope lui-même. La philanthropie relève de l’éthique et non de la morale. Il est donc délicat d’imposer des critères d’efficacité en philanthropie : bien que cela soit important, c’est encore peu toléré dans le monde bénévole et militant du non-lucratif. L’action du cœur est souvent trop forte pour demander des comptes et des indicateurs. Et pourtant cela serait si important : certaines actions qui semblent admirables n’ont qu’un effet minime en termes de quantité ou de durée, et peuvent faire de l’ombre à d’autres actions moins spectaculaires mais plus efficaces. Je l’ai vu dans plusieurs domaines. Et je me souviens très bien quand, à titre personnel, j’ai voulu me renseigner sur l’efficacité de telle ou telle ONG par rapport à d’autres, dans un certain secteur, j’ai été accueilli avec une certaine surprise… Cela dit les choses évoluent avec l’arrivée d’organisations guidées par des objectifs techniques tout autant que par la bonne volonté (dans le secteur de l’énergie je pense aux Negawatt, dans celui de la finance à Finance Watch, etc.)»

« Parmi les difficultés que l’on rencontre quand on fait appel à la philanthropie, je citerai aussi, sans surprise : les difficultés culturelles pour soutenir des projets qui n’entrent pas dans les cases établies; les chaînes de décision longues qui peuvent vous faire attendre des temps considérables; les attentes que l’on place dans l’État français pour de nombreuses missions, alors que l’État ne parvient plus, maintenant, à faire tenir son budget debout. Malgré tout cela, on arrive parfois à mettre en contact de beaux projets d’avenir avec des mécènes audacieux, et c’est toujours un grand moment. »

Et d’ajouter : « Les gens ont besoin de rêve et d’espoir dans une société souffrante, marquée par les tensions et les désillusions. Ce besoin d’humanité fera croître les engagements de la philanthropie privée dans le futur. Au niveau des entreprises aussi, la tendance au mécénat va s’amplifier, car les employés ont besoin de se sentir impliqués, et le visage de l’entreprise doit se dédiaboliser pour survivre. » Si l’engagement tend à augmenter, Cédric Villani émet une incertitude concernant le montant des fonds versés : d’un côté, dans un contexte de contraction économique, les montants dédiés à la philanthropie risquent de diminuer, de l’autre, la concentration de richesse des plus riches les feront donner encore plus… Mais est-ce qu’en philanthropie, le montant des fonds va de pair avec la qualité du projet ? Là encore, Cédric Villani émet un doute : « il n’est pas toujours clair que ces montants colossaux soient bien employés, des actions plus diffuses et plus petites auraient parfois plus de sens ».