Des papillons dessinés par des enfants

Philanthropie

Les bonnes raisons d’être altruiste

par Antoine Vaccaro, président du CerPhi

« Qu’est-ce qui nous donne ce besoin impérieux d’expédier anonymement à l’autre bout du monde de l’argent ou des vêtements aux victimes du Tsunami que nous ne rencontrerons jamais et qui ont extrêmement peu de chance de nous rendre ce bienfait ? »[1] C’est la question qui revient souvent, lorsque nous assistons à ces élans planétaires de générosité, alors qu’on nous ressasse la dérive individualiste de nos sociétés post-modernes. Alors qu’au pire moment des crises économiques, on s’attend à l’effondrement de la générosité, force est de constater qu’elle résiste, croît même, jusqu’à atteindre à chaque fois de nouveaux sommets. Pour comprendre ce phénomène, les explications d’ordre éthico-religieuses ou socio-économiques ne suffisent pas. Faisons appel à des principes anthropologiques voire ontologiques plus fondamentaux, pour tenter une explication.

Une erreur de l’évolution

Si on en croit Charles Darwin, la générosité serait une « erreur » de l’évolution, une erreur bénie, car un tel comportement n’est pas évolutivement stable, c'est-à-dire qu’il ne peut pas perdurer dans une population. Après lui, plusieurs théories et modèles ont été avancés afin d’expliquer l’altruisme. Pour William Donald Hamilton[1], l’altruisme ne peut exister dans une population que s’il comporte, pour le donneur, des bénéfices indirects dépassant les coûts engendrés par un comportement altruiste. Ce qui suppose qu’il n’y a pas de don gratuit.

La bonté serait donc compatible avec la primauté du « gène égoïste »[2]. Dans la nature, le principe de collaboration entre les espèces et à l’intérieur d’une même espèce semble être un impératif catégorique à leur survie. De nombreux modèles mathématiques, en théorie des jeux, démontrent ainsi que la coopération entre individus ou groupes est de loin supérieure au conflit, selon des figures telles que : « donnant-donnant », « réciprocité » vs « représailles ». Les travaux de R. Axelrod[3] révèlent que, sous certaines conditions, les stratégies de coopération l'emportent sur les stratégies agressives. C'est le cas en particulier de la stratégie « donnant-donnant » qui s’avère globalement supérieure à toutes les autres.

 

Un facteur de longévité

Toujours selon William Donald Hamilton[4], la sélection naturelle peut favoriser l’altruisme si ce comportement s’exprime entre individus apparentés. Cette théorie est basée sur le bénéfice indirect (génétique) de l’altruisme. Un acte altruiste envers ses frères et sœurs pourrait donc être génétiquement bénéfique. Partageant un certain pourcentage de ses gènes, la personne altruiste peut espérer de la part de sa fratrie un soutien ou une aide en cas de coup dur, et peut tirer bénéfice de mieux connaître les caractéristiques dominantes de sa lignée, des risques de maladie, de déviance ou de compatibilité en cas de besoin de greffe, de transfusion. L’altruisme ne serait donc qu’un moyen différent d’assurer la transmission des « bons » gènes.

Etre altruiste serait même bon pour la santé des gènes. Des chercheurs américains ont ainsi découvert, en analysant l’effet de nos émotions sur l’expression des gènes, que les actions que nous mettons en œuvre pour accéder au bonheur influencent notre génome.[5] Les sentiments altruistes encourageraient ainsi l’expression de gènes favorables à la santé, alors que les émotions égoïstes feraient plutôt l’effet inverse. Ce qui n’était au départ qu’une hypothèse semble se confirmer études après études. En voici encore un exemple : une étude longitudinale réalisée dans le Wisconsin, de 1957 à 2008, montre que les personnes volontaires pour des raisons extérieures à elles-mêmes (comme aider les autres, améliorer la vie dans sa commune, etc...) vivent plus longtemps que les personnes qui n'aident pas autrui.[6]

On ne peut aborder les questions anthropologiques de la philanthropie et du don sans s'interroger sur trois universaux de l'existence humaine : la mort, la pulsion de vie et la recherche de l'immortalité. Ces trois principes réunis sont l'apanage de la seule espèce humaine. Tous nos actes procèdent, à des degrés plus ou moins conscients, de cette issue fatale qu’est la mort, « que nous maudissons mais sans laquelle nous ne serions pas », comme le souligne Georges Bataille[7].

Donner, recevoir, rendre

L'individu, à la recherche de sens et d'accomplissement de son destin, poursuit l'accomplissement inutile et infini de l'univers. Cela pourrait être par voie de conséquence la raison première de tout acte philanthropique au regard de la triple obligation (donner, recevoir et rendre) qui fait du don non pas un acte libre et gratuit mais une loi contraignante du groupe. Le concept de « réciprocité », popularisé par Marcel Mauss, consiste en une triple obligation de donner, de recevoir et de rendre. Marcel Mauss prophétisait le retour du don comme mode d'échange dans les sociétés modernes.

Une illustration de cette permanence de l'obligation de donner, recevoir et rendre apparaît, par exemple, dans le rapport établi entre les volontaires associatifs et leurs donateurs. Au premier abord, le cycle de cette trilogie commence lorsque le donateur fait son don à l'association qui l'accepte et qui le remercie. Cependant, de nombreux indices nous montrent que l’échange débute par le don de milliers de volontaires et de bénévoles qui par leur engagement « endettent » symboliquement leurs contemporains qui répondent par un don financier.

Georges Bataille[8], inspiré par les travaux de Marcel Mauss, déduit une représentation générale du monde, où « l'échange est traité comme une perte somptuaire des objets cédés et se présente à la base comme un processus de dépense sur lequel s'est développé un processus d'acquisition par rapport à la dépense ». La question se pose alors : comment les hommes d'aujourd'hui choisiront-ils de dépenser l'inéluctable excédent ? Vont-ils continuer à "subir" ce qu'ils pourraient "opérer", c'est-à-dire laisser le surplus provoquer des explosions de plus en plus catastrophiques au lieu de le consumer volontairement, de le détruire consciemment par des voies qu'ils puissent choisir et "agréer" ?

La réputation de générosité comme forme de supériorité

Thorsten Veiblen affirme que le don (ou se montrer altruiste) assure un sentiment de supériorité du donateur sur le donataire. Le philanthrope agit en abandonnant tout ou partie de sa richesse, en échange de l'acquisition d'un pouvoir symbolique qui peut se traduire par de la reconnaissance sociale, voire par de la simple satisfaction morale, car seul un individu « authentiquement supérieur » peut se permettre cet affichage par un cadeau coûteux.

Comme le souligne René Descartes dans son Traité des passions[9] : « La générosité, c’est le sentiment que l’on a de son libre arbitre et le souhait de n’en manquer jamais ». C’est pour lui « la clé de toutes les autres vertus ». La dépense ostentatoire est donc une façon d’affirmer sa supériorité pour démontrer sa réussite et défier ses pairs. Il existe dès lors un espace de dépenses ostentatoires où les fortunes se retrouvent pour exercer leur office (pouvoir)[10].

D’après Georges Bataille, « l'idée d'un monde, paisible et conforme à ses comptes, qui serait commandé par la nécessité primordiale d'acquérir, de produire et de conserver, n'est qu'une "illusion commode", alors que le monde où nous vivons est voué à la perte et que la survie même des sociétés n'est possible qu'au prix de dépenses improductives considérables. »[11]

Faites la philanthropie, pas la guerre

La philanthropie est étroitement liée à l'enrichissement, à l'hégémonie et à la nécessité de dépense en pure perte. L'indice de philanthropie pourrait ainsi être corrélé au niveau d'inégalités ou au creusement des écarts entre les riches et les pauvres. Ainsi, plus le taux de philanthropie est important et plus la société est opulente, même si les inégalités se creusent.

Dès lors la question qui est posée à notre société de plus en plus inégalitaire est plus que jamais celle de la cohabitation, dans un monde globalisé où plus rien ne peut être caché, de l'hyper luxe à la plus grande misère. Car une telle accumulation de richesses appelle des destructions d'énergies en compensation aussi vertigineuses. Elles peuvent se faire par la guerre, on peut espérer qu'elles se feront par la philanthropie.

De tout temps, au côté d’une multitude de petits donateurs charitables, de grandes fortunes ont affiché de façon ostentatoire leur libéralité philanthropique. C’est sans aucun doute l’un des moteurs de la grande philanthropie opérée par les grandes fortunes. Le renouveau philanthropique que nous connaissons depuis une vingtaine d’années est à rapprocher de ce phénomène. Les derniers records philanthropiques battus par Bill Gates et Warren Buffet sont l'avant-garde d'un mouvement plus vaste. Car comme l'exprimait Georges Bataille, la dépense ostentatoire suit toujours, in fine, le moment d'accumulation. Cette ébullition est déjà perceptible car se profilent, derrière ces deux immenses fortunes, des milliers d'autres philanthropreneurs. Cependant, il ne peut exister de philanthropie si on ne peut constituer de fortune. Faut-il encore permettre cet enrichissement, la philanthropie étant co-substantielle de l'inégalité ? Alors au bilan, la question peut être posée : tout altruisme ne découle-t-il que d’une forme d’égoïsme ? Mais peu importe les raisons, si faire du bien aux autres nous fait encore plus de bien à nous-mêmes, alors donnons plus et nous vivrons ainsi une meilleure et une plus longue vie.

[1]http://www.genetics.org/content/176/3/1375.full
[2]Le gène égoïste. Richard Dawkins. Odile Jacob. La théorie du gène égoïste, c’est la théorie de Darwin exprimée autrement. Plutôt que de se focaliser sur l’organisme individuel, Dawkins adopte le point de vue du gène sur la nature pour démontrer que nous sommes des robots programmés à l’aveugle pour préserver les molécules égoïstes connues sous le nom de gènes. NdE.
[3] Donnant donnant : Une théorie du comportement coopératif, Odilie Jacob
[4] http://www.genetics.org/content/176/3/1375.full
[5] Agnès Roux, Futura-Sciences 01/08/2013.
[6] http://psychologie.psyblogs.net/2012/03/les-etranges-bienfaits-de-laltru...
[7] La part maudite, éditions minuit paris 1961
[8] ibid
[9] Traité des passions de l’âme
[10] Bataille, ib
[11] idem