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Philanthropie

Parole d'expert

Investissement socialement responsable et placements solidaires : repères et enjeux

jplefranc.jpgTrois questions à Jean-Pierre Lefranc, directeur financier de la Fondation de France

 

Investissement socialement responsable, finance solidaire, impact investing… Comment y voir clair parmi ces nouvelles pratiques ?

Les différents outils et pratiques qui tendent à rapprocher les métiers de la finance des préoccupations sociales et responsables se développent  de plus en plus. Lorsque l’on est une fondation ou un particulier, comment faire la part entre  ce qui relève essentiellement d’enjeux de communication voire d’un effet de mode, et ce qui constitue une mutation plus fondamentale des pratiques et des stratégies en matière de gestion financière ?
Tout d’abord il faut comprendre de quoi nous parlons.

  • L’investissement socialement responsable (ISR) fait partie d’une politique d’investissement classique. Il s’agit pour l’investisseur de donner une indication sur l’allocation voulue de ses actifs comme par exemple :
  • d’éviter d’investir dans des secteurs ou des structures dont l’impact social et/ou environnemental est jugé négatif (on parle alors de stratégie d’exclusion) ;
  • de choisir d’investir dans des organisations jugées vertueuses dans leur secteur selon des critères sociaux et environnementaux (best in class),  ou dans des fonds thématiques considérés comme vertueux sur le plan social et environnemental, sans pour autant que leur objet ait une finalité sociale;
  • La finance solidaire, dans laquelle on retrouve ce que les anglo-saxons appellent l’« impact investing », elle, gère ses placements selon des critères d’impact social. L’épargne sert à financer des porteurs de projets développant des activités à forte utilité sociale et environnementale. Elle permet ainsi la création d'emplois, de logements sociaux, de projets environnementaux (agriculture biologique, commerce équitable...), le développement d'activités économiques dans les pays en voie de développement… On parle alors de fonds partage, fonds éthiques, fonds sociaux…

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Ces deux univers différents, complexes et mouvants, se situent encore aujourd’hui très en périphérie des préoccupations et des cadres classiques de la finance. Néanmoins le sujet est riche en actualité notamment avec la COP21 et la très médiatique campagne «Divest Invest» lancée par des étudiants d’universités américaines et reprise notamment par de nombreuses entreprises et fondations, qui consiste à désinvestir des industries hydrocarbures pour investir dans des industries propres.

Quels intérêts les fondations et les philanthropes ont-ils à choisir une stratégie d’investissement social ou solidaire ?

L’enjeu est d’abord celui de la cohérence : choisir l’investissement social permet d’aligner la politique de gestion financière de la fondation sur sa mission sociétale, l’objet qui constitue sa raison d’être. C’est une façon de faire « coup double » : la gestion financière ne doit pas seulement procurer des revenus pour financer la mission sociale qui était jusqu’ici une activité distincte, elle peut elle-même contribuer à un changement positif dans la société.

Par exemple, si une fondation œuvre pour aider les personnes à retrouver une activité, ses investissements financiers pourraient s’affecter sur une obligation ou un titre participatif (si ses statuts le lui permettent) émis par une association dont l’objet est de réinsérer des chômeurs.
Dans  un contexte de ressources contraintes pour les associations, c’est une source de financement supplémentaire pour renforcer leur fonds propres ou financer des investissements lourds comme la construction d’un établissement par exemple.

La politique d’investissement devient ainsi une autre façon pour une fondation de remplir sa mission sociétale, avec un outil complémentaire qui répond à un autre besoin des associations : si une nouvelle association a plutôt besoin de subventions pour démarrer, elle aura en revanche plutôt recours à des investissements financiers (garanties, obligations, appel en capital…) en période de croissance.

 

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Que fait la Fondation de France dans ce domaine ?

Depuis plusieurs années, le portefeuille de la Fondation de France s’aligne de plus en plus sur des pratiques relevant de l’ISR.
Nous avons amorcé une démarche orientée vers la finance solidaire. Nous avons à ce titre rejoint le comité de sélection des investissements solidaires de Finansol qui analyse et labellise les placements solidaires.
En plus du travail de veille permanente sur les pratiques menées dans ce domaine partout dans le monde, nous avons commencé à réaliser des investissements et les principaux enseignements que nous en tirons à cette étape sont les suivants :

  • La première chose, c’est qu’il s’agit d’un sujet très complexe, plus qu’il n’y paraît. Nous nous sommes notamment rendu compte de la complexité juridique de ce type de placements (fonds infrastructure, fonds d’equity…) car souvent ces différents fonds sont situés à l’étranger.
  • Dans le même temps, il y a un véritable besoin des acteurs de l’intérêt général de trouver des investisseurs proches de leurs convictions. La Fondation de France est très souvent sollicitée dans ce cadre. Et les fondateurs expriment clairement aussi  leur volonté. Il y a une vraie volonté exprimée par des fondateurs d’investir en cohérence avec leur mission, leurs valeurs (associations, fondations, institutionnels), mais chacun a du mal à s’y retrouver.
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  • Les fondations doivent se préoccuper des lignes de portefeuille de placements qu’elles détiennent, pour répondre à leur champ d’intervention mais aussi pour protéger leur image.
  • Les fondations qui souhaitent se lancer dans les investissements solidaires doivent avoir un capital significatif ; une fondation fonctionnant sur un modèle de pur flux n’est a priori pas en mesure de mener une stratégie d’investissement à moyen-long terme consistant à suivre les structures financées et les effets de ses financements. La Fondation Daniel et Nina Carasso, disposant d’un capital important, a notamment mené une démarche assez pionnière et volontariste pour faire évoluer sa stratégie d’investissement, avec l’accompagnement de la Fondation de France.
  • L’investisseur doit se poser des questions qui font profondément évoluer son métier : qu’est-ce qui relève de l’intérêt général et mérite d’être soutenu à ce titre ? Comment évalue-t-on l’impact social d’un projet ou d’une structure ? Quelle est la meilleure manière d’accompagner les structures que l’on finance ? Quelle est la proportion du capital financier que je dois affecter à ces investissements solidaires ? Comment suivre mes investissements et vers quel acteur me tourner ? Dois-je privilégier les fonds du marché, mais dans ce cas, sont-ils cohérents avec notre objet ? Quelles ressources internes mettre en place au sein de la fondation pour suivre ces investissements ?

  
Répondre à toutes ces questions est un véritable challenge pour des financiers. Ces enjeux complexes nécessitent de prendre le temps de se former et de faire évoluer à un rythme raisonnable ses pratiques et ses objectifs, de travailler en synergie très étroite avec les experts de la redistribution et de la mesure d’impact, et, à l’échelle du secteur de la philanthropie, de renforcer la dynamique de réseau afin de repérer et de partager les bonnes pratiques.
 
La direction financière de la Fondation de France se tient à la disposition de ceux et celles qui souhaiteraient avancer dans leur démarche de mise en cohérence de leur gestion financière avec leur mission sociale, pour leur donner quelques repères et conseils pratiques.