Table ronde à la CoFabrik.

Paroles d'expert

Mesure de l’impact social : peut-on parler le même langage ?

par Kevin André, professeur à l’ESSEC

Kevin André, professeur à l’ESSEC, est intervenu le 29 mars lors du Lunch & Learn organisé par la Chaire Philanthropie de l’ESSEC sur l’évaluation de l’impact social. Mesurer la croissance du progrès humain nécessite de déterminer les critères les plus pertinents, et surtout de développer la culture de l’évaluation, plus anglo-saxonne que française.

 

Comment peut-on mesurer et évaluer le progrès social ?

L’approche économique se concentre sur la notion de croissance, tandis que les approches extra-économiques et extra-financières visent la dimension sociale du progrès. L’Indice de développement humain (IDH) élaboré par le prix Nobel d’économie Amartya Sen est un des éléments de cette mesure du progrès social.

L’évaluation se doit avant tout d’être cohérente : si la finalité, la mission de l’organisation est sociale, alors il faudra naturellement mesurer son impact social.

Il faut ensuite distinguer trois concepts :

  • L’efficacité : c’est simplement le fait d’atteindre les objectifs qu’on s’est fixés.
  • L’efficience : c’est l’adéquation, le ratio entre ressources affectées et valeur créée. Ainsi, on peut être efficace mais pas efficient.
  • L’impact, enfin, dont la mesure passe par une observation contre-factuelle : que se serait-il passé sans notre intervention, sans ce programme ? Ainsi l’impact peut être soit contre-productif ou négatif, soit neutre, soit positif. De plus, la notion d’impact intègre la dimension de durabilité, le lien social et les relations humaines.

 

Faut-il standardiser la mesure d’impact ?

Oui, c’est souhaitable, afin de pouvoir comparer, agréger, puis arbitrer et ne pas réinventer la roue. Si l’on n’a pas d’étalon commun, que faire d’évaluations parallèles qui juxtaposent par exemple un nombre d’heures d’accompagnement d’enfants en décrochage scolaire, des litres d’eau économisés et des émissions de CO2 ? La difficulté réside dans le fait que créer un instrument de mesure valide scientifiquement prend beaucoup de temps.

Alors jusqu’où faut-il aller dans la recherche de standardisation ? Une chose est sûre : il n’y a pas de méthode standard qui marche à tous les coups. On est aujourd’hui en train de revenir de l’ultra-monétarisation de la mesure d’impact : certains enjeux ne sont pas économiques mais plutôt moraux. Mais on sait que la mesure du bien-être subjectif ou du bonheur ne suffisent pas non plus. Il faut donc affiner l’approche : c’est en partant de l’objet social de l’organisation que l’on pourra déterminer la méthode d’évaluation la plus pertinente. Ainsi, s’agissant par exemple d’une organisation faisant de la recherche sur une maladie rare, une méthode d’évaluation fondée sur le nombre de vies sauvées ne suffira pas à démontrer l’utilité de son action.

Selon les mots d’Amartya Sen, « la diversité humaine n’est en rien une complication secondaire, que l’on pourrait ignorer ou introduire dans un second temps. »

 

Quelles pistes concrètes peut-on envisager pour standardiser la mesure d’impact ?

Il faut tout d’abord que toutes les organisations s’efforcent de parler un même langage. Cela passe par la clarification des concepts.

Ensuite, il faut viser une standardisation par secteur, et non pas généralisée. Il est beaucoup plus réaliste et opérationnel de chercher à élaborer des standards sectoriels que des standards communs à toutes les causes. L’enjeu pour cela est d’aller vers plus de transparence et de partage des données entre organisations. Sur ce point, il y a du chemin pour faire évoluer les mentalités vers une logique collaborative.

Enfin, il s’agit de ne pas céder à la dictature du chiffre, et de recourir lorsque cela est pertinent à des méthodes d’évaluation qualitatives, comme les entretiens ou les focus groups.

Ce ne sont là que quelques pistes : l’essentiel est que chaque organisation s’imprègne d’une culture de l’évaluation, depuis le bas de l’organisation vers le haut, et trouve une méthodologie qui convient à son identité et à ses moyens humains et techniques.