Paroles d'expert

L'Europe émet un avis sur la philanthropie

Cet article a été publié dans le numéro d’Alliance de septembre 2019.

L'appel du Comité économique et social européen (CESE) en faveur d'un environnement propice à la philanthropie en Europe pourrait marquer une étape décisive.

Le premier avis du Comité économique et social européen entièrement dédié à la philanthropie[1] intervient à un moment crucial et donne le ton des débats autour la philanthropie qui se dérouleront tout au long du nouveau mandat du Parlement européen et de la Commission européenne. Alors que certaines valeurs fondamentales, telles que la démocratie, l'État de droit et les droits fondamentaux, sont remises en question dans certains États membres, la philanthropie a un rôle essentiel à jouer aux côtés de la société civile pour défendre nos valeurs fondamentales.

Dans la lignée des libertés fondamentales de l'UE, cet avis appelle les États membres à créer un environnement propice à la philanthropie. L'avis souligne également l'importance de la philanthropie pour le bien commun et la cohésion sociale, et formule des recommandations très claires sur les orientations politiques possibles. Alors que les entreprises peuvent traverser facilement les frontières, il n'en est pas de même pour la philanthropie. Il existe différents moyens de corriger cela, notamment des instruments juridiques supranationaux permettant de faciliter l'engagement philanthropique. L'avis stipule que les États membres devraient garantir le respect effectif de la libre circulation des capitaux, ainsi que l'application du principe de non-discrimination, pour faciliter la philanthropie transnationale.

Cet avis du CESE rappelle que les mesures de sécurité nationales et européennes doivent être proportionnées et fondées sur des données probantes. Il suggère également que l'UE pourrait optimiser les effets des ressources privées allouées au bien commun en encourageant le co-investissement et l'investissement à impact social des acteurs philanthropiques. Elle devrait également faciliter l'engagement en faveur de l'innovation sociale, et plusieurs propositions potentiellement intéressantes sont déjà en projet au niveau de l'UE. Ces messages importants adressés aux décideurs politiques seront essentiels dans notre travail de plaidoyer.

Par ailleurs, notre implication dans le processus de rédaction permet à notre secteur de tirer quelques enseignements qui nous aideront dans les futurs échanges avec les décideurs politiques européens.

Premier constat, soit la philanthropie n'est pas au programme de l'Europe, soit elle n'est pas suffisamment mise en évidence. Étant donné la diversité que revêt aujourd'hui la philanthropie, le secteur devra à la fois poursuivre les discussions techniques avec l'UE et les organes nationaux sur des sujets spécifiques, et continuer à démontrer l'ampleur de la contribution de la philanthropie pour nos sociétés. Ce seront les priorités du projet Philanthropy Advocacy mené conjointement par DAFNE[2] et l’EFC[3].

Le recours aux témoignages et l'utilisation d'arguments convaincants seront essentiels pour atteindre cet objectif. Lors de l'audition publique préalable à cet avis, deux témoignages de représentants de la philanthropie (Kickcancer et Fedora) ont été présentés pour illustrer sa valeur. Cela a eu un impact positif, et c'est ce que l'on devrait faire davantage lorsque l'on engage le dialogue avec les décideurs politiques. La philanthropie ne se limite pas aux grands donateurs. Des millions d'Européens s'engagent dans la philanthropie et donnent de l'argent, du temps, des compétences et des actifs. Cela va de soi dans le secteur mais nécessite d'être souligné auprès du grand public et des décideurs politiques. Durant les discussions qui ont porté sur cet avis, l'impact de la philanthropie a été illustré par des exemples issus de différentes régions, de différents villages, de différents quartiers.

Décrire largement ce que représente la philanthropie au lieu d'esquisser une définition nous a permis d'inclure tous ces témoignages et de souligner la diversité des formes d'engagement philanthropique.

Durant les prochaines années, il sera également essentiel de démontrer le rôle complémentaire de la philanthropie pour l'action publique.

La philanthropie peut aider les États membres et les acteurs du secteur public dans leur ensemble, mais elle ne peut pas et ne doit pas supplanter l'État. Au contraire, c'est grâce au renforcement du dialogue, de la collaboration et des échanges que l'on créera des synergies pour s'attaquer aux problèmes de société.

Enfin, le secteur manque toujours de données pertinentes. Il doit développer et améliorer les études existantes et être capable de suivre les tendances de la philanthropie en rassemblant des données dans toute l'Europe. Cela exigera des moyens innovants pour partager les informations. À cette fin, des plans sont en cours de développement en vue de créer un « baromètre annuel européen de la philanthropie ».

Maintenant que cet avis est publié, notre secteur doit en tirer parti et continuer à progresser aux côtés du CESE, d'autres institutions européennes et des décideurs politiques nationaux, en mettant ses recommandations en action.

 

[1] Avis adopté en mai 2019.

[2] Donors and Foundations Networks in Europe.

[3] European Foundation Centre.

L'auteur

Ludwig Forrest est coordinateur senior de programmes à la Fondation Roi Baudouin.

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