Point de vue

La philanthropie est-elle en mesure de réduire les inégalités ?

A l’heure de la mondialisation qui crée de nouveaux « gagnants » et de nouveaux perdants…  quelle est la place de la philanthropie privée et son rapport à l’action publique ? Le regard de Nicolas Duvoux, professeur de sociologie à l’Université Paris VIII Vincennes Saint-Denis.

Commençons par un diagnostic sur les inégalités à l’échelle globale. L’économiste de la Banque Mondiale Branko Milanović a dressé une cartographie des gagnants et perdants de la mondialisation. Ainsi, de ces transformations ressortent deux types de gagnants et deux types de perdants. Les « super riches » des pays développés sont les gagnants de la mondialisation : l’enrichissement dans nos sociétés se fait dans des catégories très limitées, toutes situées en haut de l’échelle sociale. La seconde population gagnante est constituée des grandes masses des pays du sud-est asiatique, sorties de la pauvreté par l’industrialisation. En parallèle, deux populations sont, en termes relatifs, perdantes : d’une part, les classes moyennes et populaires des pays du « Nord » développés, dont les revenus ont au mieux stagné ; d’autre part, les catégories les plus pauvres de la planète, avec une concentration de l’extrême pauvreté dans les pays africains.

Poursuivons avec la philanthropie qui est fille des inégalités, au sens où elle est très largement l’émanation des catégories gagnantes. Pour tous ceux qui ne bénéficient pas de cette distribution, le questionnement est double. Il pourrait se résumer aux termes suivants : comment se fait-il que des catégories de la population se soient enrichies aussi rapidement et de façon aussi disproportionnée par rapport au reste de la population ? Aux États-Unis, par exemple, la classe moyenne s’est tout simplement effondrée.

Or, une des forces de la philanthropie est de s’affranchir des frontières nationales dès lors qu’elle parvient à identifier des causes, et il n’existe pas de frontières absolument justifiées pour attribuer des dons, ce qui donne aux catégories moyennes et populaires le sentiment d’être deux fois perdantes parce qu’elles ne bénéficient ni de l’augmentation des richesses, ni de cette forme de redistribution. Les grands philanthropes américains, qui se projettent à l’échelle globale dans le choix de leurs causes, incarnent très concrètement ce phénomène de déphasage avec leur propre société, en même temps qu’ils la transforment de l’intérieur.

Il y a aussi le problème démocratique posé par la philanthropie dès lors qu’elle va être dotée de moyens et d’une expertise suffisants pour « concurrencer » les acteurs publics ou les influencer à un niveau tel que leur pression soit irrésistible. L’exemple américain le montre également : les masses financières concernées permettent d’avoir des raisonnements paroxystiques. En effet, pendant toute la première moitié du XXe siècle, les grandes fondations se sont situées dans le prolongement d’actions engagées par les pouvoirs publics des administrations successives. Ainsi, la Fondation Ford a été l’alliée des administrations Kennedy, puis Johnson, dans la lutte contre la pauvreté. Ce rappel permet de souligner l’erreur d’analyse qui consiste à considérer systématiquement les relations entre la philanthropie et l’État dans les termes de vases communicants : plus de philanthropie donc moins d’État, et vice versa. Cependant, depuis 30 ou 40 ans, la philanthropie ne se coule plus dans l’agenda des politiques publiques mais agit par elle-même, et impose ainsi un agenda de réforme aux politiques publiques. On peut parler de philanthropie disruptive au sens où elle redéfinit non seulement les moyens mais également les termes dans lesquelles l’action publique doit être conduite.

L’existence de la philanthropie et son essor (avec le doublement du nombre de fondations en quelques années en France) nous donne une clé de lecture différente des recompositions en cours. A la sécession des catégories favorisées s’oppose le réinvestissement, dans la transformation de la société, des ressources qui ont été accumulées par les plus riches. Les questions de traitement de la pauvreté mettent en exergue le profil d’un philanthrope qui se sent la responsabilité d’agir à l’échelle globale, notamment en Afrique car l’extrême pauvreté se concentre dans ce continent. Il ne s’agit pas d’intervenir avec des instruments de soutien monétaire, mais en cherchant à renforcer les capacités des populations et l’investissement dans des projets.

La philanthropie est très liée aux inégalités. Surtout, la prendre en compte change le sens que l’on peut donner à l’accumulation et à l’usage des ressources accumulées : en lieu et place d’un repli des « gagnants » dans la sphère privée, ceux-ci « reviennent » vers elle en cherchant à agir sur elle. Quand le secteur privé agit, il le fait souvent dans une logique d’autonomisation et d’accompagnement, ce qui procure des formes de reconnaissance sociale mais ne prend pas suffisamment en compte l’importance des logiques de fonctionnement et les inégalités qui peuvent être créées par ce type d’action.

Nicolas Duvoux

L'auteur

Professeur de sociologie à l'Université Paris VIII Vincennes Saint-Denis, Nicolas Duvoux mène ses recherches au sein du Laboratoire des théories du politique, rattaché au Centre de Recherches 
Sociologiques et Politiques de Paris.