Paroles d'expert

Jouer collectif pour sortir plus fort de la crise Covid-19

18/06/2020

Face à la crise du Covid-19, la mobilisation des philanthropes a été exemplaire. Selon Benjamin Bellegy, directeur général du Worldwide Networks for Grantmaker Support (WINGS), elle le serait encore davantage si le secteur pouvait s’appuyer partout sur des réseaux robustes susceptibles de faire entendre leurs voix et d’en fédérer les acteurs.

Le rôle de la société civile est essentiel pour atteindre les communautés locales et proposer des services que les gouvernements ne peuvent pas ou ne souhaitent pas fournir. Surtout, le tiers-secteur pourrait être le seul encore capable de créer une vision et de nouveaux modèles applicables à nos sociétés. La réponse bénévole spontanée à la crise du COVID-19 est spectaculaire, alors même que notre civilisation fondée sur l'individualisme, le consumérisme et une idée dépassée du progrès nous met face à des questions fondamentales. Au-delà des services essentiels, la société civile peut apporter de l’espoir, une vision et son expérience du terrain pour les mettre au service d’un avenir que nous devons repenser.

L’action philanthropique a également été impressionnante, notamment au Brésil et en Chine, deux pays où il est d’usage d’attendre plutôt de l'État qu’il résolve les problèmes sociaux. Au Brésil, par exemple, l’augmentation des dons a atteint près de 700 millions USD. En Chine, le Yishan China Philanthropy Data Center a enregistré plus de 4 milliards USD de dons. Nous avons également observé divers appels et encouragements adressés aux fondations pour qu’elles soutiennent leurs partenaires en allégeant les conditions de leur financement, en étant à l’écoute de leurs besoins et en raisonnant à long terme.

Deux bémols cependant à cette conclusion positive : premièrement, nous pourrions faire beaucoup plus si nous disposions d’un cadre plus favorable aux dons. Dans des pays comme l’Inde, la société civile et la philanthropie ne disposent pas de l'infrastructure nécessaire pour faire entendre leurs voix et elles s’efforcent de contribuer à la politique du gouvernement. En conséquence, l’aide philanthropique privée est acheminée vers des fonds gouvernementaux non transparents plutôt que vers des organisations de terrain qui sont confrontées à un grave manque de moyens financiers, au moment même où les populations locales auxquelles elles s’adressent en ont le plus besoin.

Cette crise pourrait être un tournant. Elle a mis en évidence l'interdépendance des acteurs philanthropiques et la nécessité de disposer d’une infrastructure robuste.

Deuxièmement, au lieu de nous congratuler pour les réponses que nous avons apportées, nous devons nous engager dans une réflexion plus radicale à la fois sur la société que nous voulons reconstruire après la pandémie de Covid-19 et sur les développements à apporter à notre secteur pour atteindre une telle ambition. Nous avons besoin d'un secteur philanthropique qui œuvre au changement des systèmes, s'engage dans le plaidoyer politique, et fasse effet de levier grâce à ses actifs financiers et non financiers. Avec un écosystème robuste susceptible de bâtir la confiance et la transparence, de plaider en faveur de mesures incitatives, et d’établir des liens avec d'autres secteurs, la philanthropie optimiserait sa réponse non seulement sur le plan financier, mais également en termes d'impact.

Les philanthropes doivent donc prendre conscience que pour avoir un réel impact, ils doivent agir collectivement, se connecter et collaborer. Avec un tel état d'esprit, nous pourrions être les témoins d’une réflexion plus approfondie sur la nécessité d'une infrastructure robuste et partagée et constater davantage d'investissements, tant du côté de l'offre que de la demande de la société civile.

De plus en plus de bailleurs de fonds s'engagent dans de telles réflexions. Le réseau mondial WINGS a lancé la campagne #LiftUpPhilanthropy qui vise à sensibiliser sur cette question. Nos prochaines recherches proposeront une méthodologie permettant de cartographier un écosystème philanthropique et de mobiliser des bailleurs de fonds et des parties prenantes afin de le renforcer. Les organisations d'appui à la philanthropie ont également un rôle à jouer en se réinventant, en créant un paradigme de collaboration et de réflexion sur le terrain, afin que l’écosystème tire sa résilience de sa diversité et de ses interconnexions.

Cette crise pourrait constituer un tournant. Elle a rendu évidente l'interdépendance des acteurs philanthropiques et la nécessité de disposer d’une infrastructure robuste. Elle a montré l’importance pour les acteurs du secteur de disposer de données, d’avoir une voix pour porter leur plaidoyer et de disposer d'un espace pour réfléchir collectivement sur leur rôle dans la reconstruction de la société telles qu’ils la souhaitent. Peut-être la distance que la crise nous a imposée soulignera-elle, paradoxalement, à quel point nous sommes interconnectés, et combien nous pouvons réaliser plus de choses ensemble que séparément.

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Par Benjamin Bellegy, directeur général de WINGS, pour alliancemagazine.org.

© D.R.

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