Une carte de la région de nyons par le CARDAV, annotée aux endroits où sont hébergés les familles de migrants

Migrants

Des habitants se mobilisent dans le Nyonsais

Passeurs d’Hospitalité 

Dans le pays de Nyons, c'est une véritable chaîne de solidarité qui s'est créée. Logement, soutien scolaire, démarches administratives... les migrants et réfugiés sont accompagnés de manière globale par les habitants... qui aimeraient accueillir encore plus de familles !

A peine passé le seuil de l'appartement de la famille Darwish, les bénévoles qui entourent ces réfugiés syriens arrivés à Nyons depuis peu racontent tous l’intensité de l’expérience vécue. 

Loqman et Dilber, couple d’agriculteurs syriens, et des bénévoles.
Famille Darwish oqman, Dilber, couple d’agriculteurs syriens et leurs trois enfants, ont été accueillis par le Comité Citoyen de Nyons à leur arrivée. Leur accueil a mobilisé une quinzaine de bénévoles: plusieurs mois plus tard Agnès, Ljiljana, Yuta et Marie-Claude continuent de leur apporter un accompagnement quotidien. « Nous sommes très complices, glissent-elles. C’est une expérience d’une richesse et d’une intensité incroyable ».

 

Un ressenti massivement partagé par les membres des 17 Comités citoyens qui ont essaimé en moins de deux ans dans la région de Nyons. Dans une zone  à cheval entre le Sud de la Drôme, le Nord Vaucluse, l’Ardèche et les Hautes Alpes, autour du Parc Naturel des Baronnies Provençales, une vingtaine de famille de réfugiés ont été accueillies en quelques mois par des habitants qui réclament aujourd’hui auprès de la préfecture l’arrivée de plus de réfugiés dans leurs villages.

Débloquer plus de dossiers de demande d'asile

Parti de militants associatifs, de « simples citoyens » ou d’élus, le mouvement a permis d’accueillir une première famille irakienne en mai 2015 à Vinsobres. Le mouvement essaime alors à grande vitesse : Vallon Pont-d’Arc, Taulignan, Crest, Buis les Baronnies,  etc., de nombreux villages s’organisent pour accueillir des familles de Syrie, d’Irak, de Palestine ou d’Afghanistan.

En lien avec un tissu d’associations (Croix Rouge, Secours Catholique, Amnesty International, ACAT) de centres sociaux (CCAS) et le Réseau Entraide protestante, l’un des plus dynamiques sur cette problématique dans la région Rhône Alpes, ces comités forment un maillage d’une richesse remarquable qui a su fédérer Initiatives communales et citoyennes. En tout et pour tout, à part trois logements mis à disposition par des maires engagés, les familles accueillies sont logées dans des appartements privés.

Un succès dont ne se satisfont pas les bénévoles : « Malgré le fait que les lieux et les comités soient prêts, nous nous heurtons à des blocages au niveau des visas et des entrées des réfugiés en territoire français. » indique la charte de la Plateforme des Comités d’Accueil de Réfugiés en Drôme, Ardèche, Vaucluse (CARDAV), créée en février 2016 pour faire pression sur les préfectures afin qu’elles débloquent les dossiers de demande d’asile.»

Un choix pas évident dans cet environnement rural situé à deux heures de route de Valence, où l’on compte beaucoup de précarité, peu d’emplois et où les administrations n’assurent plus qu’une brève permanence hebdomadaire. Mais un choix défendu par les habitants convaincus de l’intérêt d’un accueil rural : « On peut mieux accueillir dans les villages que dans les villes, c’est très rassurant de connaître son voisinage pour une famille qui arrive en terrain inconnu», affirme-t-on  dans les bureaux de l’Association du Carrefour des Habitants du Nyonsais, un pivot de ce dispositif d’accueil.

Dilber, une réfugiée irakienne, dans un champ à Nyons avec des légumes dans la main.
Dilber Darwish aux jardins partagés. Arrivée de Syrie avec son époux et ses trois enfants en 2015, Dilber Darwish s’est vue attribuer un jardin bio mis à leur disposition par la mairie de Nyons. Ce potager,  dont le comité citoyen de Nyons assure tous les frais pendant un an, a une importance particulière pour cette famille d’agriculteurs qui en tire des légumes et des conserves pour l’hiver, mais y voit surtout un lieu important de socialisation avec d’autres familles, nyonsaises ou réfugiées, et un moyen d’être actifs en attendant de trouver du travail. Une à deux fois par an, les Darwish participent à un repas partagé, organisé avec ce qu’ils ont cultivé.

 

Sise au cœur de Nyons, l’ancienne Association Familiale créée après-guerre pour subvenir en priorité aux besoins des familles démunies, a développé au gré des vagues d’arrivées successives (asiatique lors de la crise des boat people puis maghrébine), un véritable savoir- faire sur les problématiques familiales liées à l’accueil et à l’insertion des migrants et des réfugiés et à la lutte contre l’isolement.

60 ans d'aide aux réfugiés

 « Convaincre par les faits »

Un dispositif bien rôdé, appuyé par une feuille de route, permet ainsi aux comités d’assurer avec succès l’accueil et la mise à l’abri des familles réfugiées, dont les premières commencent aujourd’hui à atteindre l’autonomie. La mobilisation, importante, suppose l’engagement sur au moins un an d’une quinzaine de bénévoles organisés en commissions (Administration, Affaires sociales, Scolarité, Hébergement et équipements, Finances).

 

 

Premier impératif : trouver un logement vacant mis à disposition par la mairie ou la paroisse, ou un logement privé dont le comité assurera le loyer momentanément. Au prix d’une collecte de quelques mois réalisée grâce à l’organisation de fêtes et des dons individuels, et avec une cagnotte de 3000 euros, la famille arrive dans un logement préparé, avec ravitaillement de départ assuré en vêtements et nourriture grâce au Secours populaire et aux Restos du Coeur. Jusqu’à l’obtention de papiers en règle et l’accès aux aides sociales (compter 6 mois au minimum), la trésorerie du comité assure aux familles l’équivalent du RSA,  et règle ses factures de gaz et d’électricité. 

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Seconde famille Maroké, Claudia et Annick « Quand Daech a brûlé notre maison, nos économies de toute une vie sont parties en fumée en un instant, des années de travail ! soupire Raad, réfugié irakien qui pose ici avec sa famille et deux bénévoles (Claudia et Annick). Cela fait huit mois qu’on est à Nyons et nous ne manquons de rien grâce au réseau des bénévoles. La seule chose qu’il nous faut aujourd’hui, c’est du travail. Pour cela aussi les bénévoles sont une ressource essentielle pour nous : leur réseau  démultiplie les occasions d’accès au travail, en nous présentant 5 portes au lieu d’une ».

 

« Il faut se barder de patience et être prêt à un engagement de long terme : probablement au moins pour un an » prévient la charte de la CARDAV. « Il faut accepter de vivre positivement les tensions, les partager, les dire. La bienveillance est nécessaire et la tolérance indispensable. Les déceptions sont possibles et les frustrations inévitables entre les attentes et le vécu des deux côtés. »

Une fois la famille installée, la  tâche des bénévoles est d’assurer un soutien global et quotidien en prenant en charge les postes essentiels à l’insertion et à l’autonomie des familles (Logement, Alphabétisation, Emploi, Santé, scolarisation, besoins courants et quotidiens, soutien et vie sociale) tout en veillant à préserver l’intimité de la famille. Une tâche délicate qui demande au début une grande disponibilité et une organisation particulière : « Parfois, certains d’entre nous ont craqué face aux sollicitations permanentes, aux problèmes qui se superposent et aux décalages de culture» avoue Jean-Claude du comité de Vinsobres. Mais il faut convaincre par les faits ».  Afin de pouvoir répondre aux difficultés quotidiennes et multiples de la famille au cours de premiers mois, les bénévoles assurent un roulement en binôme qui leur permet à la fois d’assurer une permanence et de se prémunir contre des approches trop intrusives : « on s’est dit qu’en intervenant par deux, on éviterait que l’un de nous les prenne sous sa coupe de manière exclusive et intrusive et les attachements déplacés ou intrusifs, explique Colette. Quand l’un de nous se comportait de manière inappropriée ou paternaliste, l’autre le lui disait.»

Pierre angulaire du processus, l’alphabétisation des arrivants fait l’objet d’un investissement particulier, et motive des formations spécifiques, dispensées aux bénévoles par l’Association du Carrefour des Habitants du Nyonsais. Au prix de cet engagement, les réussites peuvent être spectaculaires, notamment pour les jeunes enfants qui apprennent souvent le français en quelques mois et profitent à fonds de la sociabilité scolaire.

Sipan, un élève irakien réfugié, dans un village à Nyons.
SIPANArrivé de Syrie avec sa famille il y a quelques mois après avoir passé 4 ans déscolarisé en Turquie, Sipan évolue dans la langue « à une vitesse incroyable » selon Chantal, qui  l’encadre. En quatre mois il savait se faire comprendre. Ses dessins, qui représentaient au départ des maisons bombardées, se sont remplis de soleils. Pour Véronique Chauvet, maire de Saint-Auban, qui a organisé l’accueil d’une famille de réfugiés : « L’intégration des enfants à l’école se fait toujours plus facilement que celle des adultes. Cela se passe extrêmement bien : au bout de quelques mois, les enfants parlent déjà français à la maison».

 

Mais par-delà l’organisation logistique, il s’agit avant tout d’une expérience humaine extrêmement riche qui réserve son lot de surprises. Car la mobilisation, si elle demande beaucoup aux bénévoles, profite en fait à tous.  En permettant d’élargir et de resserrer les liens sociaux, elle permet la création de réseaux de solidarité contagieux dont tout le monde bénéficie, bien au-delà du cercle des familles réfugiées.

« Dans le monde, il n’y a pas d’étrangers »

Outre l’effet d’entraînement inattendu vécu dans le Nyonsais et l’enthousiasme local qui a vu des maires plaider la venue de familles afin d’ éviter des fermetures de classe, des comités récolter plus que prévu pour leurs cagnottes et les enfants des écoles préparer avec enthousiasme l’arrivée leurs nouveaux camarades,  des dynamiques inattendues se sont mises en place. Ainsi des cours d’arabe aujourd’hui dispensés par des réfugiés au Carrefour des Habitants du Nyonsais : « plus de 30 personnes sont intéressées et une quinzaine assistent déjà aux cours. » s’enorgueillit l’Association.

Des cours d'arabe pour les habitants du village.
Les cours d’arabe Arrivée du Maroc en 2004, Tourya a appris le français grâce aux cours particuliers de français et au soutien scolaire délivré par l’Association du Carrefour des Habitants du Nyonsais. Aujourd’hui  titulaire d’un BTS Comptabilité, et mère de deux enfants, elle donne à son tour des cours d’arabe bénévolement à l’Association. « Ce cours a déjà du succès, s’enthousiasme la jeune femme : six personnes le suivent et dans d’autres quartiers de Nyons, des femmes d’origine maghrébine veulent elles aussi apprendre à lire et écrire leur langue maternelle ».

 

En mettant en lien des populations extrêmement diverses, une telle dynamique favorise aussi la mise en place de réseaux d’entraide entre migrants récents et immigrés installés de longue date et entre migrants eux-mêmes, réseaux qui à leur tour peuvent servir les habitants locaux : comme la tontine mise en place Coumba, une réfugiée sénégalaise, qui réunit des migrants et des nyonsais.  

Coumba, militante de l’Association du Carrefour du Nyonsais.
Coumba et Amana Arrivée récemment du Sénégal où elle dirigeait une association d’aide aux lépreux, Coumba ne sait ni lire ni écrire : à travers le réseau solidaire tissé dans les ateliers sociolinguistiques animés par les bénévoles de l’Association du Carrefour du Nyonsais, elle a mis en place une tontine qui permet aujourd’hui à des réfugiés, comme Amana, à  des migrants mais aussi à des nyonsais, de se prêter de l’argent à tour de rôle. « Nous sommes à la fois des sœurs, des amies, tout : entre nous l’entraide est totale ».

 

Pour Olivier Ambrosi, président du Carrefour du Nyonsais, ces dynamiques participent d’un renouvellement bienvenu du regard sur soi, « pas seulement sur les autres », qui invite à repenser l’action sociale en inversant les perspectives. «Plutôt que d’apporter quelque chose aux gens, il s’agit de  faire se croiser les publics, de décloisonner, de faire sortir les gens de chez eux. Il faut dépasser la chape de plomb qui a longtemps promu une démarche consistant à servir aux immigrés de la « culture » comme s’ils n’en avaient pas une eux-mêmes : ces gens ont beaucoup à apporter, et il s’agit d’en faire prendre conscience à tous ».

Une réalité qui explique qu’un tel élan soit difficile à arrêter : « Deux ans après l’arrivée de la famille Maroké réfugiée d’Irak, ils n’ont quasiment plus besoin de notre aide, se réjouit Alain Pussielgue, trésorier du Comité de Vinsobres. Sur les 13,000 euros réunis, il nous reste une réserve de 3500 dont on n’a plus besoin : nous allons pouvoir redistribuer le trop plein collecté aux Baronnies pour l’acceuil d’une nouvelle famille! ». Et de conclure : « Dans le monde, il n’y a pas d’étranger ».

Colette, Jean-Claude et la famille Maroké.
Colette, Jean-Claude (au second plan) et la famille Maroké (premier plan)Deux ans après l’arrivée de la famille Maroké à Nyons, Raad, Maysa et leurs cinq enfants sont quasiment autonomes. « Notre rôle s’achève, s’enorgueillissent Colette et Jean-Claude », qui ont coordonné l’accompagnement de cette famille de réfugiés irakiens, assuré par le comité citoyen de Vinsobres. Les accueillir a été une très belle expérience de village à Vinsobres, où le FN a fait 30% au premier tour ».  Pour les Maroké, qui ont fui leur village en Irak à l’arrivée des troupes de Daech en août 2014, laissant derrière eux une vie confortable, et qui n’avaient jamais pensé à émigrer : « l’avenir, désormais, est ici ».

 

Certaines familles se voient rester, d’autres rêvent de grandes villes :des hypothèses accueillies avec sérénité par les bénévoles : « Nous, on se dit qu’on est une passerelle : on les aide seulement à retrouver un peu de sérénité dans leur vie et à les rendre autonomes, le reste , c’est leur choix : nous ne voulons ni les retenir ni les faire partir » explique Colette du réfugié de Vinsobres.