Une rapide comparaison portant sur des secteurs comme la recherche et l’éducation, l’environnement, la santé ou les politiques sociales, financés en France par l’État, sont en grande partie pris en charge aux Etats-Unis par les fondations et les dons privés. Ce qu’on appelle third sector aux USA se veut indépendant et pluraliste, grâce à ce système de financement qui vise à mettre des investissements privés au service de l’intérêt collectif.
En France, à l’inverse, le domaine du non-profit ressortit majoritairement à l’action publique, le gouvernement central joue le rôle de moteur, épaulé par le gouvernement local. Subventions, programmation relèvent principalement des pouvoirs publics. On parle d’un service public dont l’Etat doit assurer le bon fonctionnement au nom d’une conception républicaine de la cohésion sociale. Dans cette conception, il faut éviter que les intérêts privés interfèrent dans ce secteur. C’est une garantie essentielle pour assurer une redistribution équitable des ressources collectives. Celles-ci sont prélevées grâce à l’impôt. Aux USA, l’impôt est moins lourd et il y a tout un système d’incitation fiscale qui encourage le don et la création de fondations. En France, il y a peu d’initiatives philanthropiques, en général des corporate foundations qui financent surtout le mécénat culturel.
L’importance du don, le rôle des fondations aux USA est particulièrement impressionnante pour un Français habitué à voir l’Etat financer presque entièrement le nonprofit sector.
D’où la question : pourquoi donner ? Il y a eu de nombreuses études, notamment historique sur la philanthropie aux USA. Certains sociologues l’ont aussi étudié, comme Francie Ostrower dans un ouvrage opportunément intitulé Why the wealthy give? A la fin des années 90, j’ai commencé à enquêter sur la philanthropie profitant de séjours à New York, Boston, à Brown. J’ai lu des ouvrages spécialisés et j’ai rencontré des managers de fondations sur la côte Est. A la même époque on a observé un fort développement de la philanthropie liée à l’enrichissement à Seattle et dans la Silicon Valley.
The new philanthropists : c’était le titre qui s’étalait à la une du magazine Time en juillet 2000. Quelques visages célèbres Bill Gates, Paul Allen, Steve Case, et cette annonce lapidaire : « Ils veulent contrôler, ils veulent des résultats. » A l’intérieur du numéro, un dossier sobrement intitulé : « une nouvelle manière de donner ». Le ton était donné ; voici qu’on était en train d’inventer une nouvelle philanthropie. Après des années de croissance continue, avec des indices boursiers jamais atteints, l’Amérique de Clinton affichait une santé économique insolente. Durant cette période le financier George Soros avait dépensé 530 millions, en grande partie pour les fondations qu’il avait installées dans les anciens pays communistes. En septembre 1997 Ted Turner, le fondateur de CNN, dont la fortune était passée en moins d’un an de 2,2 à 3,2 milliards, décida de redistribuer à des fins caritatives ce milliard supplémentaire. De son côté, le patron de Microsoft, a décidé de jouer les Carnegie modernes, en dotant la fondation Bill et Melinda Gates de 22 milliards. Qui dit mieux ? Cet argent est destiné à de grands programmes médicaux internationaux, mais aussi à la numérisation des bibliothèques.
On s’interrogeait cependant : parmi les grands mogols de la high tech, Gates n’était-il pas l’arbre qui cachait la forêt ? En effet, jusqu’alors la Silicon Valley, l’un des lieux où se trouvait concentrée la nouvelle richesse, se distinguait aussi par le peu d’enthousiasme de ses habitants. Au point qu’on avait surnommé les high techers des cyberselfish people. Or le numéro de Time montrait qu’un nouveau mouvement philanthropique était en train de se développer dans la Silicon Valley. Et surtout ces jeunes philanthropes qui avaient fait fortune en travaillant dans des entreprises comme Microsoft, Intel ou Cisco, ou en créant leur propre start-up contestait la manière de donner des fondations traditionnelles, comme Ford ou Rockefeller et prétendaient réformer la philanthropie pour l’adapter à la nouvelle économie et la rendre plus performante.
Première question : en quoi cette philanthropie est-elle nouvelle ? Certes les fondateurs californiens sont jeunes, la plupart de mes interlocuteurs avaient entre 30 et 40 ans, leur enrichissement a été très rapide et c’est souvent au départ pour des raisons fiscales qu’ils ont fait un don ou créé leur fondation. Comme dit l’un d’eux : « Si vous donnez après votre mort, vous n’en tirerez aucun avantage fiscal. Alors pourquoi ne pas le faire maintenant. » Comme leurs prédécesseurs, ils se préoccupent de give back à une société qui leur a ouvert les voies de la réussite. On retrouve, l’idéologie du don comme contrepartie de la dette contractée à l’égard de la société.
Alors rien de nouveau sous le soleil ? Dirigeants de grosses firmes (Microsoft, Intel ou Cisco), patrons audacieux des start-up, tous ont en commun de privilégier des formes d’organisation qui exaltent l’innovation et la prise de risque. Leur fonctionnement va à l’encontre de toutes les pesanteurs bureaucratiques. Ce qui compte principalement, ce sont les rapports interindividuels, les réseaux qui sont garants d’une approche où prime flexibilité et rapidité. La performance n’est pas ici un objectif abstrait : les firmes de capital-risque suivent de très près les résultats obtenus, et ne cesse de mesurer l’impact effectif de leurs investissements. On pourrait s’étonner que, dans un pareil environnement, la notion même de philanthropie ait encore un sens, quand toute action est orientée vers un objectif de rendement et de profit.
Prenons le cas de la Entrepreneurs’ Foundation. Son créateur Gib Myers est parti de la constatation suivante : « Les gens ont de l’argent. Mais ils n’ont ni le temps ni le savoir-faire pour investir intelligemment. Le résultat est que les gens donnent beaucoup moins qu’ils ne pourraient. » En d’autres termes, les réserves existent, mais il manque l’essentiel : un projet attractif et des opérateurs qui se chargent de placer intelligemment l’argent. Gib Myers n’est pas n’importe qui. Il dirige Mayfield Venture, l’une des plus importantes firmes de capital-risque de la Silicon Valley. Vingt-huit années d’expérience des affaires, une réussite incontestable en ont fait un personnage incontournable de la nouvelle économie. Mais Gib Myers avait une autre ambition, celle d’impliquer les start-ups dans un véritable projet communautaire.
« Community-building » est une expression qui revient beaucoup dans le discours de ce capitaliste impénitent. En créant la Entrepreneur’s Foundation, il a voulu appliquer le modèle du capital risque au domaine de la philanthropie : traiter les organisations à but non lucratif comme des start-ups, participer à leur choix stratégiques, les épauler en matière de management, évaluer leurs résultats et anticiper leur développement à long terme. Encore fallait-il impliquer les compagnies locales, et c’est là qu’apparaît l’originalité du dispositif inventé par Gib Myers. Il s’adresse aux start-ups émergentes qui peuvent participer à la Entrepreneur’s Foundation en donnant un pourcentage de leurs stock-options d’environ 1 %. Quatorze d’entre elles sont entrées sur le marché, trois ont été vendues, ce qui a permis de créer un fonds de 10 millions de dollars pour les jeunes et l’éducation. En novembre 1999 la Entrepreneur’s Foundation a fait un premier investissement de 325 000$. Cet argent était destiné à une organisation non lucrative spécialisée dans le domaine de l’éducation : Partners in School Innovation. Il s’agit d’améliorer la qualité de l’enseignement dans des écoles : dix-sept établissements sont concernés par ce projet.
La mission que s’assigne la fondation est ainsi résumée : 1) Changer la culture des entreprises de la Silicon Valley et de la Bay Area pour faire de l’engagement communautaire un élément essentiel de leur firme. 2) Rendre la communauté plus forte en appliquant les principes du capital risque aux organisations à but non lucratif. En réalité, la notion de communauté est ici employée en référence à deux réalités différentes.
D’abord, bien sûr, renforcer la communauté renvoie aux clivages sociaux dans la Silicon Valley et à la nécessité de surmonter l’obstacle du digital divide. D’où l’effort consenti en matière éducative. Mais, en un sens plus restreint, la communauté désigne aussi le groupe des entrepreneurs, des gens qui travaillent dans les firmes high tech de la Silicon Valley. Cette population ne représente pas un groupe cohérent. La majorité des employés des start-ups viennent de l’extérieur ; beaucoup sont étrangers. Ces gens ne partagent ensemble que ce qui ressortit à leur travail. Pour le reste, on a affaire à une société locale très atomisée sans véritable sociabilité. L’un des objectifs de la fondation est de remédier à cette situation en rapprochant les dot.comers, qui, en partageant le même souci philanthropique, pourront périodiquement se livrer à une activité commune. La fondation organise tous les deux mois une initiative : nettoyage de plage, travaux de peinture chez des personnes âgées nécessiteuses, etc.
L’ambition de la Entrepreneur’s Foundation est donc de travailler à une meilleure intégration entre les riches et les pauvres, tout en donnant aux riches la possibilité de renforcer leurs réseaux. Qu’il s’agisse de faire du volontariat ou de s’éduquer ensemble à la philanthropie, cette dimension du contact offre un attrait non négligeable dans le contexte socio-professionnel de la Silicon Valley. Cela explique sans doute l’engouement des dot-comers pour les fondations communautaires. Plutôt que de créer sa fondation privée, on préfère participer à une entreprise collective. Cela crée la possibilité de se rencontrer et d’accroître son réseau relationnel.
L’un des modèles en vogue dans la région est celui qu’a créé à Seattle Paul Brainerd un milliardaire qui a fait fortune avec sa compagnie Aldus qui a lancé le célèbre logiciel PageMaker. Brainerd a revendu Aldus en 1994 à la firme Adobe. Depuis lors il se consacre aux entreprises philanthropiques. Il a créé la Brainerd Foundation qui vise à protéger l’environnement sur la côte du Pacifique nord-ouest. En juin 1997, avec d’autres millionnaires high tech, il a impulsé une fondation intitulée Social Venture Partners (SVP).
Cette fondation s’est spécialisée dans deux domaines : l’enfance et l’éducation. Elle finance des projets qui concernent uniquement Seattle et ses environs immédiats. Le principe est simple. Chacun doit donner au minimum 5400$, et il accepte de s’investir dans le suivi des initiatives patronnées par SVP. Aujourd’hui on compte 270 partenaires, dont beaucoup sont des cadres de Microsoft. Ce qui fait l’attrait de SVP, au dire de ses membres, c’est cette notion de partenariat. En faisant appel à eux pour participer à des comités de sélection de projet ou pour mettre leurs compétences en matière de management au service des organisations à but non lucratif qu’elle finance, SVP a créé un modèle original. Paul Brainerd ne cesse de mettre en relief l’importance de l’engagement (committment) des membres de SVP qui ne sont pas seulement impliqués (involved) dans le processus philanthropique, mais co-responsables à part entière. Pour les partenaires, cette activité offre aussi un moyen d’élargir son carnet d’adresse. Les réunions de travail ou d’information, les relations informelles qu’elles induisent développent une sociabilité interne.
SVP a fait des émules, à Austin, Dallas, Kansas City, Detroit et récemment à San Francisco. Dans la Silicon Valley une fondation issue de la Community Foundation Silicon Valley et intitulée Silicon Valley Social Venture Fund (SV2) s’inspire des mêmes principes. Elle est animée par des jeunes entrepreneurs avides d’action généreuse. Dans une économie qui aboutit à un repli sans précédent des acteurs sur eux-mêmes où la majorité du temps se passe devant un écran d’ordinateur, où l’essentiel des relations se réduisent à des rapports commerciaux, tout se passe comme si les dot-comers cherchaient à recréer un espace de sociabilité où les enjeux du business cèdent le pas à des relations plus authentiques.
SVP propose aux nouveaux riches de se réaliser dans une communauté de partenaires et de contribuer à renforcer la communauté qui les englobe, mais qui comprend aussi les pauvres et les marginaux. Si l’un des aspects de l’expérience consiste à resserrer les liens entre soi, entre individus appartenant au même milieu socio-professionnel, s’engager c’est aussi aller vers l’Autre, se confronter à la réalité à laquelle ont affaire les nonprofits. Une partenaire de SVP conviée à visiter un centre d’aide sociale raconte comment au téléphone, on la prévint qu’il y avait souvent des bandes de jeunes qui hantaient cette zone. « Je réalisais soudain que j’étais en train de passer des discours d’experts à quelque chose de beaucoup plus dur: le monde réel. Il y eut un silence au téléphone. Roxanne me dit: « vous êtes toujours au bout du fil? Beaucoup de gens préfèrent arrêter à ce stade. »
Ceux qui se réclament de la nouvelle philanthropie ont pour mot d’ordre l’engagement et l’efficacité. A l’opposé des formes d’organisation trop routinières, selon eux, des grandes fondations, ils entendent mettre en œuvre des procédures plus dynamiques. A SVP, par exemple, un comité se réunit pour sélectionner les projets qui seront financés par les partenaires. Mais auparavant, des liens directs sont tissés avec des organisations à but non lucratif dont l’action et la dynamique intéressent la fondation. Des membres de SVP sont délégués auprès de ces nonprofits pour s’enquérir de leur action et, si nécessaire, les aider à bien présenter leur projet. Ce fut le cas de Joseph E. et de son épouse qui travaillèrent activement sur un projet concernant l’éducation artistique dans une école d’un quartier défavorisé.
Cette volonté de repérer les initiatives, de ne pas attendre passivement que les projets soient déposés sur un bureau, avant d’entrer dans la moulinette des procédures de sélection, se veut le reflet du dynamisme qui caractérise le capitalisme d’avant-garde. « We want to focus on strong leaders with bold ideas; that’s how venture capitalism works », déclare Gib Myers le créateur de la Entrepreneurs Foundation. En réalité, comme le confirme un peu brutalement la directrice de cette fondation, Patty Burness : « Philanthropy is an aspect of business. It’s not charity ». On retiendra aussi une réflexion de Catherine Muters. Cette dernière a été la vice-président de la firme Cisco, ce qui lui a permis de faire fortune en quelques années. Elle a créé le Three Guineas Fund qui a pour vocation la promotion des femmes dans le monde des start-ups. C. Muters est considérée comme l’une des plus actives philanthropes de la nouvelle génération. Pour elle « charity must be considered as an industry ». Elle doit être l’apanage d’entrepreneurs qui n’hésitent pas à importer des pratiques qui fait leurs preuves dans l’univers des entreprises. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la notion d’entrepreneur revient sans cesse dans le discours de nos interlocuteurs. Comme l’indique l’un des théoriciens de la nouvelle philanthropie, Greg Dees, il faut mettre en œuvre le même type de dynamique dans ce domaine que dans l’univers du marché : avoir la volonté d’innover, mais se donner les moyens de mesurer les effets des actions entreprises.
L’engagement (committment) philanthropique, s’il a pour point de départ un intérêt pour la communauté, est inséparable de cette attitude d’entrepreneur où l’on raisonne en termes d’investissement et de rentabilité.
En travaillant directement avec les nonprofits, les membres de SVP sont amenés à se confronter aux problèmes sociaux concrets, à une réalité qu’ils ignorent dans leur vie quotidienne. C’est l’un des défis proposés par ce type de fondation. Cette démarche contraste avec la philanthropie traditionnelle, très attachée à séparer les genres, entre ceux qui ont l’argent et ceux qui le reçoivent. Le nouveau philanthrope cherche à s’assurer une prise plus grande sur le réel, travailler pour la communauté. Cette notion de communauté demeure prévalente à tous les niveaux. Quand à l’idée de citoyenneté, elle n’apparaît que rarement. En revanche, le mot « civility » qui désigne un certain type de comportement dans le cadre de la communauté revient lui aussi dans le discours des partenaires.
D’habitude on considère que le secteur nonprofit est radicalement différent du business et qu’on ne peut le gérer selon les mêmes méthodes. Mais, selon les nouveaux philanthropes, il n’y a aucune raison de ne pas appliquer dans ce secteur des méthodes qui ont révélé leur efficacité dans le cadre du capitalisme le plus moderne.
Pour eux, la philanthropie n’est pas vouée à demeurer enfermée dans une conception traditionnelle où ce qui importe avant tout, c’est de donner, faire un chèque, sans même s’interroger sur l’impact de l’argent ainsi distribué. Il n’y a aucune raison, selon eux, de ne pas appliquer dans ce secteur des méthodes qui ont révélé leur efficacité dans le cadre du capitalisme le plus moderne. Pour améliorer le secteur non lucratif, il faut aussi savoir prendre des risques. Les fondations doivent entretenir avec les organisations qu’elles financent le même genre de relations que les capital risqueurs envers les start-up qu’ils soutiennent. Qu’il s’agisse du mode de management de ces organisations, de leur capacité à établir des stratégies, du suivi des résultats obtenus, les fondateurs peuvent apporter une plus-value significative. C’est même une condition essentielle pour redynamiser un secteur qui risque de s’enliser dans ses propres routines. S’y conformer pour orienter l’activité des fondations, c’est se donner les plus sûrs moyens de la réussite.
Les fondations traditionnelles, raconte l’un d’eux, « me semblaient un truc pour vieux juste bons à signer un chèque sans même savoir où irait son argent ni ce qu’il pourrait améliorer dans la communauté ». L’idée qu’on puisse développer un style de philanthropie à l’image du capital risque l’a immédiatement séduit, comme beaucoup de ses pairs. L’association des deux termes venture et philanthropy a produit un effet quasi-magique à Seattle et dans la Silicon Valley.
Elle a la valeur d’un défi : non seulement nous sommes les meilleurs pour faire de l’argent (making money), mais nous allons vous montrer que nous sommes aussi les meilleurs pour faire le bien. Et cet objectif sera obtenu en suivant les principes les plus modernes du capitalisme. L’expression venture philanthropy fait florès dans les principaux foyers de la nouvelle économie, notamment à Seattle et dans la Silicon Valley. Pour comprendre cet engouement, il faut aussi prendre en compte une donnée moins apparente, mais qui relève de l’affirmation identitaire.
A bien des égards, c’est une véritable querelle des anciens et des modernes qui se déroule sur le terrain de l’action caritative. Face aux détenteurs traditionnels de la richesse, les vieilles familles qui jusqu’ici dominaient l’univers policé des fondations, les jeunes loups de l’industrie informatique font figure de roturiers impertinents.